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Catherine Mavrikakis : Deuils cannibales et mélancoliques

Dire la mort jusqu’à plus soif, épancher dans les mots le trop-plein de larmes et de douleur causé par elle, sans pour autant signer un livre où le noir soit gratuit, où le poison coule en vain. Voilà le projet réalisé par Catherine Mavrikakis avec Deuils cannibales et mélancoliques, son premier roman.

Deuils cannibales et mélancoliques
de Catherine Mavrikakis
Dire la mort jusqu’à plus soif, épancher dans les mots le trop-plein de larmes et de douleur causé par elle, sans pour autant signer un livre où le noir soit gratuit, où le poison coule en vain. Voilà le projet réalisé par Catherine Mavrikakis avec Deuils cannibales et mélancoliques, son premier roman.
Cette enseignante en littérature, auteure de La Mauvaise Langue, un essai publié en 1995, mêle ici fiction et réalité – elle prête sa plume au monologue intérieur d’une narratrice qui elle aussi se nomme Catherine et enseigne la littérature. Cette narratrice revisitera les "morts de sa vie", chacun portant le nom d’Hervé. Hervé, le sidéen; Hervé, l’amant du premier, lui aussi condamné; Hervé, le voisin psychiatre qui s’est jeté par la fenêtre. Hervé, qui en vient à personnifier la mort, comme une entité indivisible, comme une abstraction née des ténèbres. Seront explorés les relations entretenues avec les morts, les souvenirs laissés en héritage, les amitiés inachevées. Les malentendus autour du décès d’autrui, aussi; puis les efforts d’imagination déployés par certains pour ménager leur bonne conscience. La question que pose ce livre, en somme, est celle-ci: comment vivre la mort des autres?
Vous l’aurez compris, nous parlons ici d’une lecture exigeante, dense au possible, mais riche de sens. La mort y apparaît tantôt comme le calme après la tempête, tantôt comme un abîme jamais refermé. "Je croyais que le corps mort d’Hervé m’apporterait quelque repos. Mais la paix de l’âme ne s’incarne guère dans les corps des sidéens et dans ceux des morts."
Ce livre est aussi le portrait vibrant d’une homosexuelle meurtrie, intellectuelle blasée, universitaire par défaut: "Tous mes amis universitaires sont heideggeriens. Mais moi, j’aime parler et surtout hurler pour ne rien dire, je suis allergique à l’allemand, cela me rappelle les films de guerre que je regardais enfant, et je déteste le grec, la poésie et la campagne."
Alors que rôde la folie, Catherine laisse éclater des émotions féroces, dans des mots précis comme un coup de scalpel. "Il faut face aux morts avoir grand-faim, il faut être cannibale et les bouffer tout rond ou les déchirer de nos dents avides. Il faut avaler nos morts ou c’est eux qui nous bouffent."
Jusqu’au délire, Mavrikakis dépeint la mort, la montre sous tous ses visages, sans pourtant verser dans le morbide. Ouvre de rigueur et de cohérence autant que cri du coeur, Deuils cannibales et mélancoliques a décidément de grandes qualités formelles.
Pas exactement un livre à classer sous la rubrique "lectures d’été", mais une introspection sensible et juste, dans l’écrin d’une construction littéraire maîtrisée.
Éd. Trois, 2000, 216 p.

Deuils cannibales et mélancoliques
Deuils cannibales et mélancoliques
Catherine Mavrikakis

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