Philip Pullman : Démons et merveilles
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Philip Pullman : Démons et merveilles

PHILIP PULLMAN, dont on publie le dernier volet de sa trilogie, À la croisée des mondes, est l’une des vedettes de l’heure de la littérature jeunesse. Mais, comme sa concitoyenne Rowling, Pullman est aussi lu par les adultes, et trouve autant de succès chez les uns que chez les autres. Nous l’avons joint par téléphone, à Oxford, où il vit et  travaille.

Plonger dans les romans de Philip Pullman peut être dangereux: vous risquez de tout abandonner pour connaître le destin de ces personnages attachants, et rester dans leur univers fantasmagorique. Sa trilogie, À la croisée des mondes, raconte l’histoire de Lyra, une petite fille qui veut connaître le monde, et dont le passage à l’âge adulte est loin d’être reposant. Elle et ses amis affronteront le roi Iorek, des ours en armure, des sorcières, voyageront d’un monde à un autre, à l’aide d’un poignard magique ayant le pouvoir d’ouvrir des fenêtres vers ailleurs. Il ne manque plus que des licornes et des apparitions.

Il n’y a pas de licornes mais des libellules, sur lesquelles voyagent des êtres humains miniatures, sortes d’espions qui aideront Lyra à sortir du pétrin. On croise aussi des anges gardiens, Baruch et Balthamos, particulièrement drôles et humains dans Le Miroir d’ambre, troisième et dernier volet de la trilogie.

On est, bien évidemment, dans le merveilleux. "J’écris de la fantasy, je pense que l’on peut dire cela, affirme Pullman, de sa voix chaleureuse. Mais j’hésite toujours à le déclarer parce que je n’en lis pas beaucoup moi-même… Et, de plus, j’ai toujours pensé que je me servais des techniques de la fantasy, de la magie notamment, mais pour parler de la réalité. Comme par exemple les relations entre les parents et les enfants; je ne crois pas les aborder sur un mode surréaliste mais, au contraire, bien terre à terre."

Mais on peut dire également que Pullman écrit de la science-fiction. "Parce qu’il y a des bases scientifiques à ses histoires. Notamment relativement aux mondes parallèles: certaines visions des sciences, comme la physique quantique et les mathématiques, par exemple, permettent de penser que plusieurs dimensions peuvent exister parallèlement. Mais je dis seulement que je m’en inspire, je n’illustre aucune théorie scientifique!"

Ange ou démon
Mais le coeur des histoires d’À la croisée des mondes est certainement l’existence des

"daemons". Ces créatures accompagnent chaque homme et chaque femme, comme un double incarné en un animal; tantôt singe au pelage doré, tantôt fouine, tantôt chat ou oiseau, les daemons vivent attachés aux humains. "C’est quelque chose comme un ange gardien, confie Philip Pullman. Mais c’est aussi un esprit, une part de l’âme qui fait partie de la psychologie du personnage. Et c’est, selon moi, la clé de l’histoire." Car le daemon incarne l’intuition, l’instinct; il symbolise aussi la sensibilité de l’humain. "Ce n’est pas une nouveauté, objecte Pullman. Ce type de créature existe dans les légendes et la mythologie amérindiennes; le chamanisme, par exemple. Je crois donc que cela s’inscrit dans une imagerie populaire que connaissent plusieurs traditions, inspirées peut-être par des formes d’animisme. Cela dit, je ne connais rien de tout cela scientifiquement parlant, et je n’ai rien trouvé sur la reproduction des deamons!…"

Philip Pullman dit marcher au plaisir… jusqu’à ce que celui-ci disparaisse et exige de l’écrivain professionnel qu’il fasse son boulot. "Le plus difficile à écrire, pour moi, c’est la page 70…! Pourquoi? Parce que, au début de l’histoire, je suis excité, emporté par mon inspiration, puis quelque chose se tarit, et en général, c’est à la page 70! Là, c’est le vrai labeur qui commence. L’inspiration, c’est bon pour les écrivains amateurs. Pour les professionnels, c’est le travail qui compte, et encore le travail."

Contes pour tous
Pullman a enseigné pendant 20 ans, aux enfants de 10 à 13 ans, la langue et la littérature anglaises, ainsi que les mathématiques et la musique. Aujourd’hui, il se consacre entièrement à l’écriture de ses romans, qu’il ne destine d’ailleurs pas qu’aux jeunes. "Mon public est vraiment divisé en deux: lors de ma dernière lecture publique, c’était hier dimanche, à Oxford, à l’occasion du Oxford Literary Festival, il y avait environ 500 personnes dans la salle. La moitié était des enfants et l’autre; des adultes et tous me posaient des questions, tous avaient lu mes livres. C’est pareil à Paris, au Salon du livre, d’où je reviens ainsi qu’aux États-Unis, où j’étais récemment. Et je dois avouer que j’aime savoir que mes histoires s’adressent à tous, qu’il n’y a pas de frontière d’âge. "

Si ses romans plaisent à tous, Pullman a tout de même eu maille à partir avec certains représentants de l’Église. "Parce que je m’en prends aux religions organisées. Pourtant, j’exalte des valeurs comme l’amour, le courage, la bonne volonté; et je condamne l’intolérance, la violence, etc. Mais il s’est trouvé des gens dans certains groupes religieux pour condamner mes livres. Mais pour une personne qui les blâme, il y en a beaucoup plus qui les estiment. Alors je ne m’inquiète pas trop!"

C’est vrai aussi que les romans de Philip Pullman développent une pensée matérialiste sur la connaissance et le savoir. Les enfants apprennent par l’expérience, les sens, et découvrent la vie à travers la matière: les paysages qu’ils habitent sont vivants tant y palpitent la vie et la nature. Animaux, insectes, mer, poussière et lumière vibrent et forment un monde extravagant, insolite, fantaisiste et inquiétant.

Un peu à l’image de ces peintures médiévales dans lesquelles figure un paradis étrange, grouillant de bestioles et de personnages terrifiant nos deux pauvres ancêtres Adam et Ève. Un autre parallèle qui a sans doute dérangé certains représentants de l’Église. "C’est vrai que j’évoque un peu l’épisode de la tentation, que les religions chrétienne et juive ont interprété comme une menace. Moi, je pense au contraire qu’il faut le moins possible rester ignorant et plutôt célébrer la sagesse, l’apprentissage, la connaissance et le savoir. Et c’est cela, devenir adulte. Malheureusement, on veut préserver les enfants. Mais de quoi? Du savoir. Selon moi, c’est un tort."

Traduit en 22 langues, Pullman, dont les idoles sont, entre autres, Sherlock Holmes, Tintin, Spiderman et Batman (il aime aussi les héros de Lewis Carroll et de Tove Jansson), se dit très content de son succès, et l’explique simplement: "Les gens adorent qu’on leur conte des histoires! Et si l’on pensait que les nouvelles technologies et que les médias électroniques ou le cinéma allaient décourager les gens des livres, on s’est trompé. Nous, écrivains, savons que les livres sont le meilleur moyen de s’évader et d’apprendre."

Les Royaumes du Nord
La Tour des anges
Le Miroir d’ambre
forment la trilogie

À la croisée des mondes
Tous publiés chez Gallimard en collection Folio

À la croisée des mondes / Le Miroir d'ambre
À la croisée des mondes / Le Miroir d’ambre
Philip Pullman