

Disgrâce : La violence et l’ennui
Après avoir remporté le prix Femina étranger en 1983 et le Booker Prize avec Michael K, sa vie, son temps, John Michael Coetzee remporte, 16 ans plus tard, pour Disgrâce, un second Booker, le Prix du Commonwealth et le National Book Critics Circle Award aux États-Unis.
Pascale Navarro
Après avoir remporté le prix Femina étranger en 1983 et le Booker Prize avec Michael K, sa vie, son temps, John Michael Coetzee remporte, 16 ans plus tard, pour Disgrâce, un second Booker, le Prix du Commonwealth et le National Book Critics Circle Award aux États-Unis. Nous connaissons peu ici cet écrivain sud-africain, mais sa réputation se charge de le faire découvrir.
Disgrâce raconte l’histoire d’un professeur quinquagénaire, David Lurie, qui enseigne la communication et la poésie anglaise à l’université du Cap. Il se reconnaît dans la poésie de Byron, écrivain qui l’inspire pour composer un livret d’opéra. Le roman s’ouvre sur la liaison de Lurie avec Soraya, une prostituée qui refusera bientôt de le voir, voulant faire autre chose de sa vie. Il est abandonné.
Ses élèves, eux, ne le trouvent guère plus passionnant. "Comme il n’a aucun respect pour ce qu’il doit enseigner, il laisse ses étudiants indifférents. Ils le regardent sans le voir quand il fait cours, ils ne savent pas son nom. Leur indifférence le blesse plus qu’il ne voudrait l’admettre."
Sa vie est triste, après deux divorces, une carrière qu’il ne soigne pas, parce que menée sans ardeur; et sa cinquantaine lui est bien solitaire, sans bonheur familial, ni conjugal. Quand débarque la jeune Mélanie, une de ses étudiantes, David se sent revivre: le désir renaît, son coeur se remet à battre. Le problème, c’est que sa relation avec Mélanie n’est pas la même pour cette dernière: l’étudiante le dénoncera pour harcèlement sexuel; Lurie devra démissionner de son poste, et composer, désormais, avec le déshonneur.
Il quitte Le Cap et va séjourner chez sa fille Lucy, qui vit seule dans un coin que les Blancs ont déserté. Il découvre une femme courageuse, orgueilleuse, elle qui garde les chiens des autres et les recueille quand ils sont abandonnés, qui vend des légumes et des fleurs au marché de la ville pour gagner quelques sous. Elle partage sa terre avec Petrus, son ancien "boy", qui a reconquis son statut, après la révolte noire dans ce coin de l’Afrique. Lurie s’aperçoit que sa fille n’est pas en sécurité, et il la voit s’obstiner à vouloir mettre en pratique ses théories sur l’égalité, au péril de sa vie.
Jeux de société
Le roman met en jeu de nombreuses questions sociales: le racisme dans l’Afrique de l’après-apartheid, les nouveaux rapports amoureux dans un contexte de rectitude politique, l’environnement et le respect de la vie (à travers la vision des animaux). Coetzee aborde également des sujets plus intimes, comme le lien parental, paternel, dans lequel son personnage essaie de se débattre. Pas facile d’aimer une fille si différente de lui, mais il essaiera coûte que coûte, même s’ils doivent s’écrire parce que incapables, tous deux, de se parler. "Je ne peux pas rester une enfant pour toujours. Et tu ne peux pas être un père pour toujours non plus. Je sais que tes intentions sont les meilleures du monde, mais tu n’es pas le guide qu’il me faut, pas au stade où j’en suis."
Le ton du roman est celui du détachement: avec ses accents houellebecquiens (ou est-ce Houellebecq qui aurait des accents coetzéens, vaste question…), Disgrâce constate un échec des valeurs morales, de notre conception de la famille, de l’ambition, et surtout de l’amour. En cela, Coetzee capte l’air du temps.
Mais c’est sur l’Afrique que Coetzee écrit le mieux. Non parce qu’il la rend belle, mystérieuse, sauvage: ici, pas de stéréotypes. Mais parce que toutes ces histoires personnelles sont liées à elle, à la pauvreté, à la violence. C’est chez sa fille, alors qu’ils sont tous deux agressés par des Noirs qu’ils voulaient secourir, qu’il réalise son ignorance. "Il y a des risques à posséder quoi que ce soit: une voiture, une paire de chaussures, un paquet de cigarettes. Il n’y en a pas assez pour tout le monde, pas assez de chaussures, pas assez de voitures, pas assez de cigarettes. Trop de gens, pas assez de choses. (…) Il ne s’agit pas de méchanceté humaine, mais d’un grand système de circulation des biens, avec lequel la pitié et la terreur n’ont rien à voir. C’est ainsi qu’il faut voir la vie dans ce pays: sous son aspect schématique. Sinon, on pourrait devenir fou."
Dommage que, vers la fin du roman, Byron prenne la place de l’auteur car l’ennui s’installe… Tout ce que Coetzee avait mis en place est désamorcé à cause de ce passage à vide: Lurie se projette dans le personnage du poète anglais, mais nous fait décrocher de sa propre vie…
Disgrâce, de J. M. Coetzee
Éd. du Seuil, 2001, 251 p.