

Vincent Ravalec : D’art et d’essai
Dans le chaos de la rentrée romanesque française, il n’y en a que pour Michel Houellebecq, qui fait de l’ombre à la génération des jeunes auteurs quadragénaires. Mais certains réussissent à émerger, parmi lesquels VINCENT RAVALEC et son pavé échevelé, L’Effacement progressif des consignes de sécurité. Nous l’avons joint à Paris.
Sylvain Houde
Photo : Pierre Ferbos
Délinquance, occultisme, perspectives apocalyptiques et chamanisme ont toujours été présents dans l’oeuvre littéraire et cinématographique de Vincent Ravalec. Révélé en 1994 avec son premier roman, Le Cantique de la racaille (Éd. Flammarion), qu’il a lui-même adapté au cinéma, ce sombre lutin des temps modernes avait jusqu’à maintenant donné dans le genre bref, réalisant plusieurs courts métrages et publiant une collection remarquée de recueils de nouvelles (parmi lesquels Les Clefs du bonheur, Vol de sucettes, La Vie moderne).
Pour plonger dans le XXIe siècle, l’écrivain qu’on qualifiait à ses débuts de porte-étendard du renouveau littéraire français a pris une grosse bouffée d’air impur: il nous offre le volumineux premier volet d’une série promise de 12 tomes, chapeautée par un titre ouvert: Le Jeu. Les 700 pages de L’Effacement progressif des consignes de sécurité composent la pierre d’assise d’un projet démesuré qui visitera différents genres, comme une variation sur un thème, du roman d’amour au thriller d’espionnage. Le tout devrait être terminé en 2025!
L’art du roman
L’épopée de Ravalec suit les méandres de sa dérive et de son délire, selon une forme romanesque fragmentée, à la frontière du fantastique. "La fragmentation, explique l’auteur, c’est une manière efficace de retranscrire le monde d’aujourd’hui: comme un puzzle un peu incompréhensible où nous sommes bombardés, où l’on zappe en permanence. Je veux que mon roman suscite un tournis chez le lecteur, je veux l’obliger à travailler, à s’impliquer. C’est un livre qui a pour but de provoquer un état de conscience modifiée. C’est un roman psychotrope."
Pour nous intoxiquer, deux substances dominent: la sorcellerie, une thématique récurrente dans l’univers de Ravalec, et l’art contemporain, un nouveau champ d’intérêt pour l’auteur. "Ce sont deux voies pour explorer pourquoi nous sommes ici, explique le romancier et cinéaste. Autant l’art que la sorcellerie apportent des éléments de réponse. L’art contemporain questionne le monde de manière très intéressante: cela met en scène des expérimentations sur l’individu, et fait intervenir le spectateur récepteur; l’art s’immisce dans la quotidienneté, invente de la fiction là où il y a de la banalité."
Nommant plusieurs artistes au cours de ces 700 pages – un clin d’oeil à Brett Easton Ellis qui sert à inscrire le roman dans la réalité mondaine parisienne actuelle -, l’entreprise de Ravalec vise bien au-delà de la seule dimension littéraire. Elle échafaude un jeu artistique destiné au réseau Internet (à venir au cours des prochaines publications), afin d’établir des liens entre les propos de l’auteur et le travail de ces artistes. Tout ça semble bien abstrait et confus; cependant, il n’en est rien.
Son héros, Louis Dieutre, un ex-prisonnier, a étudié l’histoire de l’art pendant son incarcération (il a commis un meurtre lors d’un braquage alors qu’il n’avait que 14 ans). Cet élément déterminant dans l’histoire du protagoniste paraît toutefois accessoire au récit. Interrogé sur l’insistance qu’il accorde à ce détail (l’épisode de la prison), Ravalec passe aux aveux. " Étrangement, ce livre est assez autobiographique, confesse-t-il. Pour une fois, je le revendique totalement."
Réhabilité à sa sortie de taule, à 27 ans, Louis travaille pour une association de promotion d’art contemporain qui sert de paravent aux magouilles des élites politiques et économiques françaises. Dans le brouhaha des vernissages, où tout le monde se vautre dans la perversité (sexuelle, morale, artistique, financière…), l’enquête d’un juge encore intègre égratigne les détenteurs du pouvoir, et qui pourtant sont de véritables bandits.
L’action s’amorce à la veille du nouvel an, alors que le monde entier s’apprête à célébrer le passage au nouveau millénaire, et que la France est frappée par une tempête dévastatrice. Le pauvre Louis, qui n’est qu’un pion sur l’échiquier, s’empare de la caisse de la fondation artistique qui l’emploie, au moment où les têtes dirigeantes tombent l’une après l’autre. Il est obligé de fuir. Il fera alors un voyage désorganisé qui interpelle le désarroi de l’humanité. "Que fallait-il faire pour les humains, si perdus, si malheureux, cachant de tels abîmes, un puits sans fond, qu’il suffisait de gratter un peu pour mettre à nu… mais peut-on quantifier le mal-être, la lassitude et l’ennui?"
OPortait d’une métamorphose
Ravalec dit avoir envie de tenter une expérience. "Le roman s’inscrit dans une recherche plus globale que simplement littéraire. C’est une expérience artistico-existentielle." L’écrivain avoue vouloir se pendre lui-même pour sujet d’expérience au terme du cycle de ses 12 romans… "C’est ma propre transformation qui va être le résultat artistique de cette entreprise. Je veux voir ce qui va évoluer pendant que j’écris tous ces livres. Les prochains ouvrages seront une manière de témoigner de cette expérience, de la mettre en scène. Mes mémoires seront le dernier volume de la série, racontés de manière très froide. On verra si j’ai réussi à me mettre en forme de manière artistique ou pas."
Ravalec présente là un projet bien ambitieux, mais intrigant. Le milieu littéraire, plutôt conventionnel, est-il prêt à encaisser ce genre de travail? "Je suis confiant: notre génération a désormais une place dans le paysage littéraire français. Il fallait bien que cela arrive; on doit arriver, un moment donné, à s’imposer."
On ne s’en plaindra pas. Surtout que Ravalec (comme Houellebecq) exprime une vision du monde lucide, mais conserve à la fois l’audace de la jeunesse. Quand les ados ont 40 ans, le plaisir peut demeurer délinquant! Ravalec en fait la preuve, lui qui ne suit pas les règles convenues du roman ni de la littérature. Par ses choix artistiques, l’écrivain démontre également que sa rébellion est toujours intacte. Vivement les 11 prochains romans!
L’Effacement progressif des consignes de sécurité
de Vincent Ravalec
Éd. Flammarion, 2001, 687 p.
Extrait:
"Quand je ressors je suis dans un état second, épuisé, je n’ai pas dormi depuis vraisemblablement la veille du réveillon, sauf quelques heures frigorifié dans ma voiture en attendant le bac et le spectacle auquel je viens d’assister m’a littéralement sorti de moi, et je reste devant l’église, sur cette place déserte, dans les courants d’air gelés, me répétant bêtement Qu’est-ce la vie? je n’en sais rien, qu’est-ce que la mort? Je l’attends, en tripotant la fermeture du sac et en me disant que je ne rêve pas, que je vis juste quelque chose de bizarre, dans un endroit bizarre, avec des gens bizarres, et que sans nul doute c’est certainement ça le début du nouveau millénaire, un truc curieux se manifestant par inadvertance."
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