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Le Mangeur de bicyclette : Comédie des apparences

Les amateurs de théâtre savent depuis longtemps combien Larry Tremblay commande un univers singulier, dont il se plaît volontiers à ne pas révéler toutes les clés. Il ne manquait à peu près que le roman aux nombreuses voies d’expression déjà empruntées par le dramaturge, poète, acteur, metteur en scène et professeur.

Les amateurs de théâtre savent depuis longtemps combien Larry Tremblay commande un univers singulier, dont il se plaît volontiers à ne pas révéler toutes les clés. Il ne manquait à peu près que le roman aux nombreuses voies d’expression déjà empruntées par le dramaturge, poète, acteur, metteur en scène et professeur. Avec Le Mangeur de bicyclette, c’est désormais chose faite, et bien faite. Les fans y retrouveront le ludisme inventif et la séduisante étrangeté du créateur de l’ensorcelant Ventriloque

La quête identitaire traverse l’oeuvre de l’auteur du Dragonfly de Chicoutimi.

Et c’est aussi l’un des motifs qui sous-tendent ce roman d’apprentissage dont le narrateur, Christophe Langelier, est un personnage en creux. Comme s’il n’y avait de place en lui que pour son obsession: sa passion, aussi démesurée qu’unilatérale, pour une amie d’adolescence, Anna. Victime de son incommensurable naïveté, le pauvre Christophe deviendra le jouet des événements et de la volonté des autres, plutôt que le héros actif de sa propre histoire. Sa vie prendra la forme d’une chute burlesque, et il connaîtra une fameuse traversée des apparences…

Le jeune photographe – mais Anna semble être son unique modèle – ne respire donc que pour la belle comédienne qui, dès le départ, a donné le ton à leur relation en mettant son soupirant au défi de manger sa bicyclette s’il voulait coucher avec elle… Depuis cette épreuve ratée, il y a 10 ans, le puceau s’est contenté de jouer les amoureux fous et transis. Jusqu’à ce qu’Anna se lasse et le mette à la porte, le soir de ses 27 ans: il est temps de grandir, petit.

Christophe a plutôt érigé à la mémoire de son idole une sorte de musée photographique, et même inventé un "Annalexique", où il conjugue à toutes les sauces son adoré nom-palindrome. (Offert en appendice, ce glossaire déploie, d’Anna Bourrasque à Anna Zoo, toute la jouissive imagination de l’écriture de Larry Tremblay.) "Ah, ce fantôme de quatre lettres! Je le promenais partout avec moi. (…) J’étais devenu l’homme qui prononce le nom d’Anna. Mon cas s’aggravait. Ce nom gagnait du terrain, dévorait les autres mots ou se combinait à eux."

Depuis leur rupture, la carrière de la jeune femme a pris son envol, et elle a même retrouvé sur le plateau d’une absurde publicité son amour d’enfance, Lâm, qui partage maintenant avec elle la vedette d’une improbable télésérie, Cul-de-sac (!). Christophe s’offre donc une cure de désintoxication d’Anna en forme de voyage au Mexique – gracieusement financé par le Conseil des Arts du Canada. Sous le trop chaud soleil du Yucatán, il rencontre une femme étonnante, Rita, gravement malade. Dans un vieux temple de l’Ilsa Mujeres (l’île des Femmes), la Française l’initie aux rites aztèques de sacrifices humains…

Mais le monde de Larry Tremblay évoque une boîte à surprises où les personnages ne sont jamais ce qu’ils semblent être. Une étonnante révélation attend Christophe – et le lecteur – à chaque tournant. On pourra même trouver quelque chose de théâtral dans ce jeu de masques et de dévoilement. La structure du roman emboîte habilement réminiscences, retours en arrière et mises en abyme, où certains épisodes renvoient à des passages précédents et où les personnages sont poursuivis par de vieilles obsessions.

La métamorphose est aussi au rendez-vous du Mangeur de bicyclette. Celle que subira Christophe, "flottant dans un monde de rêves, d’hallucinations et de souvenirs" après son étrange séjour mexicain. Mais aussi son ami Xénophon, transformé en gourou qui part en croisade dénoncer la diabolique "Machine à images, la Bête aux cent mille visages" hollywoodienne. "Notre époque est celle de la confusion, de la comédie", déclare le prophète.

Entre autres pistes, ce roman foisonnant et enlevé semble traiter de la confusion ou de la dualité sexuelle, de la réalité versus ce miroir aux alouettes que sont les apparences. Mais c’est d’abord un voyage fascinant, qui kidnappe le lecteur consentant dans son délire.

Le Mangeur de bicyclette
Leméac, 2002, 254 p.

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