Les Yeux bleus de Mistassini : L'homme de verre
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Les Yeux bleus de Mistassini : L’homme de verre

Dixième roman de Jacques Poulin, Les Yeux bleus de Mistassini ressemble à une espèce de testament où l’alter ego de l’auteur, Jack Waterman (le Jack de Volkswagen Blues), léguerait ses connaissances d’écrivain au "plus grand menteur du Vieux-Québec", Jimmy, le Jimmy du roman éponyme, devenu adulte.

Tous ceux qui ont vu le fabuleux film de Jean-Pierre Jeunet se souviennent de l’homme de verre, cet étrange personnage qui fascine Amélie, et dont les os sont cassants comme du cristal. Vivant en reclus depuis 20 ans, l’homme a emménagé son logis de sorte qu’on n’y trouve plus aucun angle aigu. Tous les meubles, les tables, jusqu’à sa télé, sont rembourrés pour amortir d’éventuels chocs. Dans cet univers feutré, l’homme de verre est à l’abri.

Quand on songe aux personnages que Jacques Poulin met en scène dans ses romans, depuis ses débuts, il y a 35 ans, avec Mon cheval pour un royaume, jusqu’à son dernier, on ne peut s’empêcher de les comparer à cet homme de verre. Plutôt que les os, c’est leur coeur qui serait maladivement fragile, cassant, à un point tel que l’écrivain a dû leur inventer un univers où tous les angles sont adoucis. Il n’y a pas de cruauté dans les romans de Jacques Poulin. Pas de méchanceté, pas de cynisme, pas de grands malheurs, de coups bas, de fractures. Pas de passion (sauf pour la course automobile ou le tennis), de feu, d’emportement, encore moins de sexualité. Il y a des histoires comme des chansons douces; des vieux chagrins, des amours chastes; des histoires de chats silencieux, de soupes fumantes, de chocolat chaud, de frères et de soeurs comme ceux qui hantent les romans de Salinger; de coeurs de jeune fille greffés dans des corps d’hommes enfants; de voyageurs solitaires vivant dans leur Westfalia comme des escargots dans leur coquille; de poètes exilés sur leur île, travaillant à traduire des bandes dessinées; et de livres, toujours, de librairies plus accueillantes que des cuisines de campagne, de bibliothèques roulantes qui portent aux gens isolés la bonne nouvelle: les romans sont bien moins terrifiants, bien plus confortables que la vraie vie.

"Est-ce que les mots construisent un mur autour de vous? demande Jimmy à Jack, dans Les Yeux bleus de Mistassini. Est-ce qu’ils vous enferment dans une tour? (…)

– Ce n’est pas la bonne question. (…) La bonne question, c’est de savoir si on choisit la vie ou la représentation de la vie.

– Et alors, qu’est-ce qu’il faut choisir?

– La représentation de la vie est mille fois plus intéressante. Excepté que, vers la fin…"

Dixième roman de Jacques Poulin, Les Yeux bleus de Mistassini ressemble à une espèce de testament où l’alter ego de l’auteur, Jack Waterman (le Jack de Volkswagen Blues), léguerait ses connaissances d’écrivain au "plus grand menteur du Vieux-Québec", Jimmy, le Jimmy du roman éponyme, devenu adulte. Il vient de terminer ses études de lettres, il n’a pas envie d’enseigner, et c’est avec joie qu’il accepte le poste de commis dans la librairie dont Jack est propriétaire, La Librairie du Vieux-Québec, un antre de paix au centre duquel trône "un poêle à bois entouré de chaises et de fauteuils", un lieu ouvert à tous, même aux sans-abri. C’est là qu’un jour, Mistassini, la soeur adorée de Jimmy, débarque, venue de nulle part.

Pas de doute, on est bien dans un roman de Jacques Poulin. Tout l’univers de l’auteur du Coeur de la baleine bleue tient en ces pages. Mais on y fait aussi quelques découvertes inédites. Car c’est bien la première fois, sauf erreur, qu’un roman de Poulin nous mène à Paris, là où il a pourtant vécu et écrit pendant 15 ans. C’est aussi la première fois qu’un baiser (un vrai, pas un bec sur la joue) est échangé entre deux personnages. Et la première fois que Poulin parle des aspects plus prosaïques du métier d’écrivain (les relations avec les journalistes et les éditeurs), à travers Jack, lequel souffre, comme lui, de douleurs lombaires, et d’une maladie qui affecte la mémoire. Car c’est de littérature dont il est question, avant tout, dans Les Yeux bleus de Mistassini. De littérature, de mémoire, et des livres aimés. Toute la constellation Poulin y défile, ses astres littéraires, les Anne Hébert, Gabrielle Roy (à qui il réserve une place particulière), Raymond Carver, J.D. Salinger, Ernest Hemingway. Et cette histoire d’amour qui dure depuis toujours, Poulin lui a créé un univers feutré, un univers protégé à l’intérieur duquel il peut réécrire, roman après roman, son amour pour les livres, comme l’homme de verre d’Amélie repeint, année après année, Le Déjeuner des canotiers de Renoir. Éd. Actes Sud, 2002, 187 p.

Les Yeux bleus de Mistassini
Les Yeux bleus de Mistassini
Jacques Poulin
Leméac/Actes Sud