Le Dictateur et le Hamac : Le romancier et son double
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Le Dictateur et le Hamac : Le romancier et son double

Pour paraphraser Daniel Pennac, ce serait l’histoire d’un auteur qui écrirait un bouquin assez différent de ce à quoi il a habitué ses nombreux (très nombreux) fans. L’auteur de La Fée carabine aurait pu se contenter de pondre un énième avatar de la saga Malaussène; tout le monde aurait été content. Mais il s’aventure dans un nouveau territoire avec Le Dictateur et le Hamac, drôle de roman anti-roman qui illustre comment la fiction se construit à partir du réel, et incorpore dans le récit les éléments de sa propre élaboration. Un peu comme ces émissions culinaires où on vous montre en parallèle un gâteau tout fait et les ingrédients qui ont servi à sa composition…

À la fois complexe, déconcertant, hétérogène et brillant, Le Dictateur et le Hamac mêle réalité et fiction, éléments autobiographiques et histoire débridée, réminiscences et imagination à revendre. Les niveaux de narration s’y emboîtent en poupées gigognes comme les clones se succèdent dans cette histoire abracadabrante de sosies. Mais parce que Pennac reste Pennac, c’est heureusement plus ludique que didactique.

Ça commence bien, avec Manuel Pereira da Ponte Martins, dictateur autoproclamé d’une république bananière latino. À cause de la fatale prédiction d’une devineresse qui le voit écharpé par la foule, le tyran de Teresina développe une agoraphobie incapacitante, se déniche un sosie (à un "epsilon près") qu’il entraîne, puis l’abandonne à l’exercice du pouvoir pour aller écumer l’Europe. Une réjouissante fable politique narrée avec une légèreté ironique et bondissante, où déjà la patte de l’auteur-narrateur est transparente.

Dans la partie suivante, changement de registre: Daniel Pennac égrène ses propres souvenirs d’un séjour dans le Nordeste du Brésil, en 1978-80. Accompagnant sa femme qui y avait décroché un contrat de prof, le futur auteur passait l’essentiel de son temps "entre ciel et terre, suspendu dans mon hamac, à imaginer des romans que je n’écrivais pas". Un paysage impressionniste: méditations, digressions, évocations de personnages croisés, de personnes aimées, de l’exploitation des paysans, du sertão, l’aride pays de l’intérieur. Celui de Pennac se fait aussi plus intérieur, plus intime, plus confident. Mais peut-être aussi plus politique.

L’écrivain y raconte surtout comment ce qu’il a vu est à la genèse de son histoire, notamment une vision à Teresina, capitale du Piauí, où l’a conduit le hasard d’un atterrissage forcé. Celle de deux paysans rigolant devant La Ruée vers l’or de Chaplin.

De Chaplin à Valentino
C’est ici que redémarre l’histoire, qui s’attache cette fois au premier sosie, celui resté au pays après le départ du dictateur. Or, un jour, il découvre avec ravissement le cinématographe et les films muets de Charlot. Le pouvoir de l’imaginaire est plus fort que le politique, qui se réduit finalement à pas grand-chose. Voilà le sosie anonyme qui rêve d’"Américky", d’Hollywood, se fabrique à son tour une copie plus ou moins conforme, et va faire rêver les pauvres paysans qui ne connaissent pas encore la magie du septième art.

De fable délirante en quiproquos, Pennac ne s’arrête pas en si bon chemin, et le sosie, en voulant se faire passer pour Chaplin lui-même, découvre qu’il est plutôt, comme Pereira, la réplique confondante de… Rudolph Valentino, le plus grand séducteur de l’écran, dont il deviendra brièvement la doublure. Les personnages du Dictateur et le Hamac n’échappent pas à leur destin, et l’ancien petit barbier trouvera le sien au fond d’une bouteille, dans un cinéma de Chicago, devant, oui, une représentation du Dictateur, de Chaplin.

La frontière poreuse entre fiction et réalité se brouille encore davantage avec l’irruption de l’ouvreuse qui découvre le poivrot mort. Pennac fait de cette Sonia un personnage réel, avec lequel le romancier Daniel ira voir la réédition du Dictateur, et qui donnera son opinion sur le manuscrit. Car les personnages, dit-il, naissent "de l’imprévisible et nécessaire combinaison entre les exigences d’un thème, les besoins du récit, les sédiments de la vie, les hasards de la rêverie, les arcanes d’une mémoire capricieuse, les événements, les lectures, les images, les gens"…

Mises en abyme, hommage brillant au génie de Chaplin, réflexions sur la création littéraire et sur la politique ("On ne les trompe que s’ils le veulent! (…) La politique, c’est le paradoxe du spectateur")… Il y a un foisonnement de choses dans ce roman qui nous emmène en parallèle dans la tête du romancier et au coeur du récit, et qui associe le lecteur à la construction de l’histoire.

Peut-être y a-t-il plusieurs Daniel Pennac, en fin de compte… C’est encore le sacré conteur, imaginatif et baroque, qu’on goûte le plus, celui qui nous entortille jusqu’au bout dans une fable extravagante. Mais il y a suffisamment de tiroirs et d’invention dans cette histoire-là pour remplir deux ou trois romans.

Le Dictateur et le Hamac
de Daniel Pennac
Gallimard, 2003, 399 p.

Le Dictateur et le hamac
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Daniel Pennac

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