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L'écrivain et son blogue : Vitrine de l'âme
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L’écrivain et son blogue : Vitrine de l’âme

On connaissait Vacuum de CHRISTIAN MISTRAL, journal sur le Web dont les entrées quotidiennes nous donnaient à lire une autre dimension de son univers. Plusieurs blogues tenus par des écrivains ont vu le jour dernièrement. Nous en parlons avec PATRICK BRISEBOIS, TONY TREMBLAY, ANTOINE VEKRIS et Christian  Mistral.

On tombe sur un blogue comme on fait la connaissance d’une nouvelle personne: par l’entremise d’un tiers, en naviguant sur le Web, comme ça, sans forcer. Ou alors on a tapé le nom d’un écrivain aimé sur Google, l’adresse du site est apparue, puis la fréquentation est maintenant assidue. Au Québec, en littérature, Christian Mistral régnait en maître sur la "blogosphère" avec ses "cahiers spicilèges". Ils ont fait des petits, si l’on se fie aux quelques blogues d’écrivains activés ces derniers mois: Dieu Diesel, la "machine Web" du poète Tony Tremblay; celui de Patrick Brisebois, qui s’essaie au genre depuis juillet avec toute la fébrilité qu’on lui connaît; il y a la Chandelle verte de Maxime Catellier, et les blogueuses Sakurako et Lady Guy; bref, il en pleut et on aime ça.

Présent sur le Web depuis 1992, le blogue est un endroit "où est consigné le matériel produit par une ou plusieurs personnes, fréquemment mis à jour, dont la présentation est chronologiquement inversée", selon la définition adoptée par le Français Antoine Vekris (oldcola.blogspot.com), blogueur d’expérience qui, après en avoir tenu une quarantaine, prépare un ouvrage sur le sujet, La Nouvelle Géométrie des rencontres. Pour ce biologiste "blogologue", les blogues sont au XXIe siècle ce que les salons et les boudoirs furent au XVIIIe, un espace "où la littérature trouve sa place aux côtés des autres arts. On vient y admirer le décor en écoutant de la musique, on se laisse aller sur le divan pour philosopher, se raconter ou courtiser".

Entrevue avec trois blogueurs: Christian Mistral (www.vacuum2scrapbook.blogspot.com), Patrick Brisebois (www.20six.fr/patrickbrisebois) et Tony Tremblay (www.dieudiesel.com):

De quelle nécessité cet engagement (tenir un blogue) a-t-il vu le jour?
CM: "Celle de communiquer sans me battre physiquement et, paradoxalement, celle de régler des comptes avec le monde, d’agir directement sur lui, sans intermédiaires."

TT: "D’aucune "nécessité" en fait. Depuis mes débuts, j’ai toujours axé une partie mon travail d’écriture sur la dimension "publique". La scène et les médias (télé, radio, Internet) me permettent d’expérimenter devant public, de créer mes textes en toute transparence, "devant Dieu et les hommes"…"

PB: "Donner la possibilité à mes admiratrices de me lire au jour le jour plutôt que d’attendre ma prochaine publication. Entre le premier jet et le livre imprimé, distribué, il y a une mer à boire, comme vous savez."

Pourquoi écrire un journal en ligne et non pas tout simplement un carnet fermé? Désir de dévoilement?
CM: "Je suis écrivain. Publier ce que j’écris m’est naturel. Demande-t-on au castor pourquoi il érige des barrages avec le bouleau qu’il abat?"

PB: "J’ai déjà tenu un journal personnel, mais je n’en voyais plus la nécessité, ça m’apparaissait comme une perte de temps et d’énergie, comme le fait de tourner en rond dans une cage plutôt que d’en sortir et de mordre. Le journal on line, c’est autre chose. Les gens peuvent venir fouiner dans mes "états d’âme", et j’aime ça. J’ai besoin de savoir, de sentir que ces gens me lisent, qu’ils sont accrochés à moi et à mes délires."

Est-ce que cela nourrit votre pratique d’écriture? Si oui, en quoi? Ou est-ce quelque chose qui se fait parallèlement à votre univers romanesque ou poétique?
CM: "J’ai résolu ce problème en considérant le blogue comme un livre à part entière; la première année, je l’ai bâti comme un roman, privilégiant quelques personnages forts et récurrents, fignolant la chute. Puis, je l’ai publié sur papier en l’intégrant à mon cycle romanesque [Vacuum, Trait d’union, 2004]. Ça a fait râler."

TT: "Je n’imagine aucune hiérarchie selon laquelle le livre, l’imprimé seraient des supports plus nobles pour l’écriture: le Web est aussi important que l’imprimé, aussi valable à mon sens, et il faut s’adapter aux contraintes liées à ce support."

PB: "Oui, ça m’aide à écrire tous les jours, comme une sorte de discipline dont j’ai besoin; je suis plutôt paresseux. Et puis ça enrichit mon "univers littéraire", tout est interrelié: journal-autofiction-fiction-pensées-poèmes. L’art se trouve dans mes livres et AVEC moi écrivant. Le "personnage-écrivain" devient presque aussi important et intéressant que son œuvre. C’est narcissique à l’os."

Est-ce que votre lectorat du blogue diffère de celui qui achète vos livres?
CM: "Le premier est aussi le second, mais pas l’inverse. J’estime qu’un dixième de mon "lectorat-papier" est aussi visiteur assidu de mon blogue."

TT: "J’ai beaucoup plus de lecteurs avec mon blogue qu’avec mes livres!"

Quelles dispositions est-ce que ça demande, le fait de tenir un blogue?
CM: "Un engagement, comme tu l’as si bien dit. Au début, c’est fiévreux, puis la température baisse. D’une part, c’est "addictif", d’autre part, il arrive qu’on veuille fermer boutique. Ceux qui se lancent avant d’avoir répondu aux questions essentielles ne durent pas. Qui écrit (de toutes nos personnalités)? Pourquoi? Pour qui? Quelle sorte de rapport est-on disposé à entretenir avec le lectorat? Va-t-on lui permettre d’intervenir ou pas?"

Avez-vous une éthique de blogueur, y a-t-il des choses que vous n’oseriez pas écrire, trafiquez-vous les noms de ceux dont vous parlez? Y a-t-il une limite que vous ne franchirez pas?
CM: "Bien sûr. Qui n’en a pas? Longtemps, j’ai eu en exergue du blogue une citation de Joyce: "Il faudrait pouvoir tout dire." On ne m’a jamais demandé de préciser, et il va de soi que je ne l’aurais pas fait."

TT: "S’il y a une limite, c’est celle de la curiosité du lecteur. Il n’a pas à connaître les détails de ma vie. Il peut se les imaginer s’il veut, mais il n’aura aucun détail "réel". Donc, pas de noms, pas de faits précis."

PB: "J’ai réalisé que je pouvais parler de n’importe quoi, mais ce n’est pas le but de ma page. Je tiens à rester centré sur moi, mes livres, l’écriture et l’art en général, et sur ce qui gravite autour, comme les virées bien arrosées entre écrivains. Je change à peine les noms, c’est bien plus drôle comme ça."