

Jean-François Beauchemin : Au nom du père et du fils
Jean-François Beauchemin ajoute deux nouveaux titres à une œuvre hautement imaginative, unique dans notre paysage littéraire.
Éric Paquin
L’enfance (ou ce qui nous rappelle à elle) est au centre du bel édifice romanesque qu’a inauguré Jean-François Beauchemin en 1998 avec Comme enfant je suis cuit, et qu’il a doté de plusieurs autres titres par la suite, parmi lesquels Garage Molinari, Les Choses terrestres et Mon père est une chaise (son premier livre jeunesse). Cet automne, Beauchemin publie deux romans coup sur coup, tous deux consacrés à un rapport père-fils sur lequel plane l’ombre de la mort. Deux romans dépourvus de toute approche "psychologisante", abordés d’un point de vue quasi mythologique avec les tragiques emblèmes qu’implique la complexité des liens filiaux.
Dans une cabane isolée au fond des bois vivent deux ermites plutôt rustres, le père Courge et son fils. Une symbiose les lie depuis la mort en couches de la mère Courge, qui a forcé le père à nourrir son enfant du lait d’une hérissonne tuée de ses propres mains: moment fondateur où naissance, vie, mort et amour se sont à jamais confondus dans l’esprit du fils. Évitant les "bourgeois" du village voisin, les deux hommes vivent du produit de leur chasse, sans autre compagnie que ces démons qui visitent parfois le père Courge et le forcent à poser des actes situés "au-delà des limites raisonnables de l’agissement humain" et dont son fils fait le plus souvent les frais: "Combien de fois fus-je houspillé, affamé, appendu, enseveli, livré à termitière ou établi sur guêpière, enduit de miellée puis offert à fourmis, ficelé à branchotte puis donné pour pâture à chenillette et quasiment noyé sous l’étang?" Un jour, le fils décide d’enseigner à son père, véritable "jouvenceau en matière de déchiffrement de l’invisible", l’apprivoisement de cette mort dont la peur incontrôlable semble être à l’origine de sa folie.
À une époque où règne l’autofiction, Beauchemin prend non seulement le parti de nous convier dans les tréfonds de son imaginaire, nous offrant par là une belle leçon de romancier, mais il le fait en réinventant la langue. Celle du Jour des corneilles est métissée, bourrée d’archaïsmes dans lesquels on reconnaîtra à la fois l’idiome des troubadours, le style rabelaisien et celui des romans champêtres de George Sand, voire la belle folie d’un Boris Vian. Le cadre dans lequel s’inscrit la narration participe de cette explosion verbale: après le meurtre de son père, le fils Courge comparaît devant un juge auquel il livre le vibrant plaidoyer qui constitue l’ensemble du récit. Plaidoyer où le "coupable" en vient à déculpabiliser la "victime": ce père chéri dont il a cherché l’amour jusqu’au fond de ses entrailles et dont on apprendra les causes de sa misanthropie, apparue au jour dit "des corneilles". Un discours salvateur pour le fils Courge, autrefois illettré, qui a appris en prison les vertus d’une parole qu’il regrette ne pas avoir su maîtriser avant: "Si j’avais été plus tôt pénétré de vocabulaire, peut-être aurais-je pu mieux aborder père, et ainsi m’en mieux faire comprendre et dégoter le lieu secret en sa personne où amour se dissimulait."
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RENTRER BREDOUILLE
Inversant en quelque sorte les rôles, Turkana Boy s’attache quant à lui au drame d’un écrivain ayant perdu son fils de douze ans, victime d’une disparition jamais élucidée: "Fugue? Enlèvement? Accident? On ne le sut pas davantage. Une enquête fut bien sûr menée, des pistes furent suivies, qui toutes se révélèrent fausses." Si l’image de son fils s’efface avec les années dans l’esprit de monsieur Bartolomé, Beauchemin est loin de faire le récit attendu d’un quelconque "processus de deuil", préférant s’attacher à l’errance tour à tour égarée et visionnaire d’un personnage prenant congé du monde, marchant "à la rencontre de sa mort", une quête dont on nous dit que la disparition de l’enfant n’a fait qu’accentuer.
La comparaison inévitable avec Le Jour des corneilles se fera au détriment de Turkana Boy (dont le titre s’inspire du nom donné au fossile d’un jeune hominidé trouvé sur les rives d’un lac kenyan dans les années 1980). Au suspense et au monologue festif de l’ermite découvrant les propriétés enivrantes du langage succède un récit sans véritable progrès narratif, si ce n’est celui offert par la structure tripartite que dictent le passage des ans et les changements de lieux (ville, campagne, océan). Formé de courts chapitres semblables à des poèmes en prose, ce second roman échoue à nous livrer son propos, obscurci par de malheureuses ellipses (telle que l’absence jamais expliquée de la mère) et par un lyrisme convenu où l’état d’âme du personnage est incessamment comparé aux éléments de la nature: un arbre, la marée, des crabes… Difficile de rester accroché à ce monsieur Bartolomé qui va à la pêche pour observer les poissons et "cherch[er] sur leurs écailles la clef de leur mystère".
Le Jour des corneilles
de Jean-François Beauchemin
Éd. Les Allusifs
2004, 152 p.
Turkana Boy
de Jean-François Beauchemin
Éd. Québec Amérique
2004, 140 p.