Jean-Michel Riou : La langue des dieux
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Jean-Michel Riou : La langue des dieux

Jean-Michel Riou restitue le mystère entourant la célèbre découverte de Jean-François Champollion, premier traducteur de la langue des pharaons.

La campagne de Bonaparte en Égypte et le déchiffrement des hiéroglyphes: le sujet a déjà fait rêver plusieurs romanciers, dont Christian Jacq, qui l’a traité sur le mode du polar historique dans Champollion l’Égyptien. Passionné par le même sujet, Jean-Michel Riou a opté pour une approche plus ésotérique en créant une sombre fresque qui dévoile au compte-gouttes les vérités cachées derrière l’une des découvertes savantes les plus importantes du 19e siècle. Son livre, envoûtant, puise ainsi dans le mythe autant que dans la réalité. L’avertissement en est d’ailleurs donné en postface aux historiens de ce monde qui sont priés d’aller chercher les véritables dates, lieux et faits dans leurs propres sources, lesquelles se contredisent de toute façon plus souvent qu’à leur tour…

À une époque où l’on croyait que la science allait résoudre les mystères dont se nourrissaient le despotisme et l’obscurantisme de l’Ancien Régime, un homme, Napoléon Bonaparte, était persuadé de trouver réponse à son ambition politique dans le langage des hiéroglyphes, accès privilégié au pouvoir incommensurable du pharaon. Le Secret de Champollion s’ouvre donc sur l’expédition d’Égypte de 1798, moment fébrile de l’histoire de France où 167 savants et artistes accompagnèrent le général de 26 ans et sa formidable armée dans sa conquête du Sphinx et des pyramides. Parmi eux, l’orientaliste et imprimeur Pharos-J. Le Jeancem ainsi que les mathématiciens Orphée Forjuris et Morgan de Spag, trois amis décidés à prouver la supériorité de leur époque et de sa science. On connaît la suite: glorieuse bataille des Pyramides, fondation de l’Institut d’Égypte au Caire, amère défaite de Saint-Jean-d’Acre et destruction de la flotte française par les navires de Nelson dans la rade d’Alexandrie. Ces coups durs seront effacés par le retour en France et l’accession au trône impérial de Napoléon, que les Mamelouks avaient surnommé El Kébir: le Grand Sultan.

Rentrés au pays, les trois amis reprennent une vie normale avant de faire la connaissance d’un génie des langues âgé de 12 ans, Jean-François Champollion, le même qui, le 14 septembre 1822, quelques mois à peine après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène, dévoilera le secret des hiéroglyphes grâce au texte de la pierre de Rosette. Passionné et maladif, échappant à une tentative d’assassinat le jour même de sa découverte, Champollion sera espionné durant toute sa carrière par une Angleterre qui entend dominer l’Orient jusqu’aux Indes. Et c’est sans compter le Vatican, qui craint pour sa part de voir s’achever la traduction du zodiaque de Dendérah, lequel menace de remettre en cause la datation de la création du monde enseignée par l’Église.

Le Secret de Champollion, celui d’une écriture ancienne tout à la fois figurative, symbolique et phonétique que l’on a voulu croire plus divine que sacrée, reste l’œuvre d’une douloureuse nostalgie. En émerge l’amitié indéfectible de ces trois hommes, dont deux sont restés célibataires, menant une existence d’ascèse pour se consacrer à leur science. "Je pleure les morts et compte les vivants", expliquera tristement Pharos, dernier survivant de la triade et ultime auteur du manuscrit commencé par ses deux amis, lors d’une énième visite au cimetière. Tourné toute sa vie vers cette Égypte perdue qui fut aussi sa jeunesse et qui représenta l’apogée de l’Empire français, l’imprimeur fatigué finira par résumer ainsi leur quête: "L’orgueil nous fit croire que notre destin serait fabuleux. Il ne fut qu’exceptionnel."

Le Secret de Champollion
de Jean-Michel Riou
Éd. Flammarion
2005, 434 p.