

Nicolas Dickner : La vie est ailleurs
Avec Nikolski, Nicolas Dickner propose un premier roman foisonnant et soigné redonnant le goût de l’imaginaire et des chasses au trésor dans l’espace et dans le temps.
Benoit Jutras
Photo : Antoine Tanguay
Premier ouvrage publié dans "Alto", nouvelle collection des Éditions Nota Bene consacrée à la littérature de fiction d’ici et d’ailleurs, Nikolski tisse une fresque baroque entremêlant les trajectoires de trois individus qui, tels des saumons remontant le courant de leurs généalogies respectives, se découvrent reliés par une quête des origines, quelques gènes communs et un livre hybride, sans couverture, ce "Livre à trois têtes" où il est question d’îles au trésor, de pirates des Caraïbes et d’un certain Alexander Selkirk, naufragé sur une île du Pacifique.
En 1989, après 18 années nomades passées avec sa mère métisse entre la Colombie-Britannique et l’Ontario, Noah Riel s’installe à Montréal et entreprend des études d’archéologie. Quittant Tête-à-la-Baleine, Joyce Doucet, passionnée d’informatique, aboutit à son tour dans l’île métropolitaine et empoigne les rênes de sa "vocation", celle de "perpétuer les traditions familiales": devenir flibustière. Dernier maillon de cette trinité bigarrée, le narrateur, vagabondeur ès lettres dont le "nom n’a pas d’importance", tient le fort dans une librairie d’occasion de la Petite Italie après s’être arraché d’un bled voisin de Châteauguay. Comme une sorte de talisman-souvenir, il porte en pendentif un compas de marine déboussolé, seul héritage d’un père fantôme, dont les aiguilles, au lieu d’indiquer le nord, pointent vers Nikolski, un minuscule village dans le sud de l’Alaska.
Dix ans plus tard, le cours des choses ayant singulièrement entraîné chacun à suivre son chemin, les trois se retrouvent alignés comme des astres avant de disparaître à leur manière, mettre le cap ailleurs, au gré des rencontres, encore.
Le roman de Dickner prend ainsi le parti de ces dérives et mutations impromptues qui transforment le hasard en destin. On se trouve également en plein cœur d’un imaginaire régi par l’obsession de l’ailleurs, de l’inconnu sous toutes ses formes: îles et pays étrangers, personnages énigmatiques, bêtes inusitées, livres révélateurs, autant de figures et de lieux nous ramenant à la part rêveuse du vivant.
Lauréat des prix Adrienne-Choquette et Jovette-Bernier pour son premier recueil de nouvelles (L’Encyclopédie du petit cercle, L’instant même, 2000), l’auteur accouche d’une prose calibrée, généreuse, faisant saillir les forces de ce récit aussi fluide que picaresque. Une œuvre minutieusement constellée de croisements d’images et de références: de la préhistoire amérindienne aux cimetières d’ordinateurs, en passant par Guy Lafleur, on accueille chaque chapitre comme le nouveau numéro d’un grand cirque postmoderne. Exemple badin – un brin d’histoire sur le bateau jaune des bouteilles de Cutty Sark: "Le voilier le plus rapide du dix-neuvième siècle. Il transportait le thé de Chine et la laine d’Australie. Maintenant, il est à Londres, les cales pleines de touristes." En définitive, c’est avec plaisir qu’on se laisse happer par l’épaisseur avalante de ce texte, comme par le réel, dans tout ce qu’il a de métissé, d’organique et d’éclairant.
Nikolski
de Nicolas Dickner
Éd. Nota Bene, 2005, 328 p.