Michael Delisle : L'invention de la solitude
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Michael Delisle : L’invention de la solitude

Avec Le sort de Fille, Michael Delisle investit la part irrésolue de l’intime, là où le destin nous met à l’épreuve, comme un rite de passage.

Si "le poète habite sans cesse un autre corps", comme l’a déjà écrit John Keats, l’œuvre de Michael Delisle en constitue la preuve. De 1983 jusqu’au milieu des années 90, son écriture d’abord poétique (croisant souvent les formes et les genres) verse parfois dans la fiction (Drame privé, Helen avec un secret). C’est en 1999, avec Le désarroi du matelot, que la tentation romanesque prend le dessus. Dée, qui sort trois ans plus tard, confirme la singulière précision d’une voix, d’un imaginaire revisitant les dérives intérieures et les malheurs ordinaires de l’américanité québécoise. Le sort de Fille poursuit cette traversée.

Disons d’abord que ce n’est pas à un recueil mais bien à un livre de nouvelles que l’on a droit. Bien qu’autonomes, campant leur univers propre, les sept fictions s’avèrent solidaires, se répondant entre elles comme autant de chambres communicantes. On assiste ainsi, de la jeune adolescence jusqu’à l’âge adulte, à une vie qui s’échafaude, la vie de Mike (alter ego de l’auteur), livrée ici par filières choisies.

Le lecteur de Delisle se retrouvera en terrain connu: les jeunes années en banlieue de Montréal, l’hyperréalisme sensuel de la description, les drames cuisants et minuscules qui se terrent dans le non-dit, et surtout, la présence de la mère, déployée dans Le parking de la construction et Mon trésor de façon troublante. À la fois fluide et crissante, frontale et façonnée, l’écriture retrace le contour de troubles anciens, de hantises, avec un calme qui envoûte.

Chacune des nouvelles est le théâtre d’une brisure, d’une révélation inattendue qui transforme le réel jusque dans ses moindres recoins. Dans la nouvelle-titre, le narrateur se retrouve à la charge d’un petit chenil de fortune. Après avoir consulté une voyante des environs, il apprend que les jours d’un être sont comptés. Ce sera lui ou Fille, un "chihuahua morveux affligé d’une sorte de tremblante". L’issue de l’histoire, finement amenée, fait dévier deux lignes de vie. Dans Relation, on suit Mike dans les vieux pays, d’une église à l’autre, avec un homme absent qui lui colle au train: "Mon père ne quittait jamais mes pensées. Il m’obsédait comme d’autres le sexe ou le jeu." Puis, un jour pluvieux en Bulgarie, celui qui n’est "pas fait pour la religion" a soudain le cœur clair, "c’est l’épiphanie: je ne dois pas parler à mon père, je dois le prier. Ce sont des prières que je dois lui adresser et non des phrases, et à cause de ça, je ne pourrai m’adresser à lui que quand il sera mort."

Il est toujours difficile de parler d’une œuvre aboutie qui, après la dernière page, nous laisse seul et flottant, avec dans le cœur quelque chose comme un sentiment non répertoriable, qui nous dépasse. Fruit d’un travail d’orfèvre, tableau pluriel et en ligne brisée d’une solitude cherchant à se repeupler, Le sort de Fille appartient à ces tragédies en demi-teintes qui éclairent par leur impudeur, nous rappelant au passage qu’"on ne peut pas faire de la lumière sans créer des ombres".

Le sort de Fille
de Michael Delisle
Éd. Leméac, 2005, 125 p.