Gilles Jobidon : Mots rédempteurs
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Gilles Jobidon : Mots rédempteurs

Gilles Jobidon illustre les différentes étapes du deuil dans de sublimes poèmes en prose réunis sous le titre emblématique de Morphoses.

À l’automne 2003, un objet inattendu atterrissait dans les salles de rédaction et sur les tablettes de nos librairies. Portée par le prix Robert-Cliche dont le jury était dirigé cette année-là par Marie-Claire Blais, La Route des petits matins se présentait comme une longue missive amoureuse que son locuteur adressait à un réfugié d’origine est-asiatique. Arborant la signature d’un "jeune auteur" dans la cinquantaine jusque-là inconnu, l’œuvre de Gilles Jobidon (qui sera également couronnée par les prix Ringuet et Anne-Hébert) inaugurait un cycle intitulé L’Inhabitude, dont la deuxième partie, L’Âme frère, a vu le jour au début de 2005. Ce "roman d’amours" (au pluriel) sur fond de Nouvelle-France, habité par une élégante recherche langagière, offrait une nouvelle leçon de maturité et de profondeur.

Alors que Jobidon travaille actuellement au troisième volume de L’Inhabitude, paraît Morphoses, une œuvre qui s’inscrit en marge de cet ambitieux projet romanesque et qui se réclame à la fois de la poésie et de la prose. Inspiré par un ancien chagrin amoureux, l’auteur y explore le phénomène du deuil à travers une entreprise que dévoile partiellement le néologisme exquis de son titre. Car là où des "métamorphoses" désigneraient essentiellement un "devenir autre", les "morphoses" de Jobidon renvoient davantage aux multiples formes d’un "même", indépendantes mais reliées entre elles, illustrées ici à travers diverses figures, tant féminines que masculines, toutes porteuses d’un désespoir qui ne demande qu’à se cicatriser.

Associant la guérison et le travail de deuil à l’image du tunnel, au passage de l’obscurité à la lumière, le livre se divise en trois parties dont les noms sont aussi ceux des principaux stades du processus alchimique. Dans "Nigredo" (l’œuvre au noir), l’écrivain évoque les multiples formes de la perte: celles de la vie ou d’un amour, bien sûr, mais aussi de l’enfance, de la santé, d’un jardin à la fin de l’été, de notre propre désirabilité (cet "outrâge" que l’on reconnaît lorsqu’on commence à être appelé "Monsieur"). Annonçant un début d’apaisement, "Rubedo" (l’œuvre au rouge) marque un retour à un "dieu flou", au mouvement et à la nature, symbolisé superbement par le personnage du jardinier, mieux placé que quiconque pour savoir que "la vie se nourrit de la mort". Achevant le livre, le bref "Albedo" (l’œuvre au blanc), d’un éclat éblouissant, célèbre l’amour réincarné dans un nouveau "tu" qui – encore une fois chez Jobidon – adopte les traits de l’Orient: "L’été de tes bras. Ton insatiable quête de bonheur. Les chemins que tu m’ouvres. Ce que tu libères en moi de joie."

Dans cette démarche dont les termes rappellent également ceux du processus d’individuation jungien (qui voit dans l’alchimie un travail sur soi davantage qu’un procédé de fabrication de l’or), l’écriture demeure un élément essentiel. Comme la souffrance, celle-ci "manœuvre dans le lent": "Il n’y a pas de sens à la vie comme il n’y a pas de sens à l’écriture. Il n’y a pas de sens, il n’y a que des issues. Écrire, c’est espérément chercher une issue à sa désespérance", "c’est tisser l’enfui du présent", c’est "éclairer quelque peu cet éternel manque qui toujours s’allonge". Et parmi ces mots, rédempteurs et réconfortants, de Gilles Jobidon, de nombreux silences, des ellipses, dont la "vacuité sacrée" nous invite à goûter l’instant présent, et à faire la paix avec la vie, cette vie qui, parfois, "rampe, boueuse, avant de renaître avec des souliers neufs dans l’éteint de ses cendres".

Morphoses
de Gilles Jobidon
Éd. l’Hexagone, coll. "La voie des poètes"
2006, 104 p.

Morphoses
Morphoses
Gilles Jobidon
L’Hexagone