Yann Queffélec : De l'eau dans le vin
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Yann Queffélec : De l’eau dans le vin

Avec La Dégustation, Yann Queffélec fait le récit de la genèse et de la mort de l’amour d’un homme au passé trouble pour une femme qui est tout son contraire. Un roman qui a du  corps.

Dans son dernier roman, Yann Queffélec nous conte l’histoire de Michel, éditeur quinquagénaire, et d’Ioura, 20 ans, sa jeune et belle femme. Ioura n’est pas que jolie, c’est une sorte de pionnière, une œnologue prodigue et prodige qui sait fermer le caquet des plus misogynes de ses vénérables collègues.

Michel est aussi un peu vigneron et Queffélec en profite pour écrire de très jolies pages sur le vin, de beaux passages animés par le lexique si pétillant des œnophiles. On parle de Caudalie ("le temps comme il en existe en musique, pour le vin c’est le temps des arômes"), de robes érubescentes, de verres impitoyables! Mais revenons à nos tourtereaux…

Elle est belle et brillante, il est riche et désinvolte. Tout ça a le parfum du bonheur made in Côte d’Azur. Mais l’Histoire, "ce rêve obscur où des rats vous épient", ne se laisse pas si facilement voler la vedette. Nous sommes en 73, époque transitoire où toute une génération, celle de Michel, vit déboussolée, ballottée entre la mémoire de la guerre et l’envie de goûter un peu à la fougue de la jeunesse triomphante des années post-68.

Le passé de Michel n’est pas très clair. En 40, il était loin d’être un ange. Michel entretient encore de mauvaises fréquentations, par exemple avec le mystérieux Zoff, ancien intendant régional d’une brigade spéciale sous Pétain qui se pointe à son mariage. D’où viennent ces rumeurs d’un lien entre Michel et la Waffen SS?

Évidemment, loura est juive, et sa famille a failli disparaître sous l’Occupation. Sa mère a été arrêtée en 43, inculpée et condamnée à la confession raciale et au camp de concentration duquel elle échappa de justesse. Soudain, pour Ioura, le vin de Michel a quelque chose d’écœurant. Il a un goût d’eau de Vichy. L’amour ne suffit pas à abolir le passé. La transfiguration n’a pas eu lieu.

On ne déteste pas Michel immédiatement, cela prend du temps. Même si ses zones grises tournent vers le noir. C’est que Queffélec en fait son porte-voix pour régler quelques comptes avec les résistants de la dernière heure comme avec les nostalgiques de Vichy, et on s’en délecte. Céline est d’ailleurs le plus écorché par l’auteur, qui s’en donne à cœur joie ici: "Prenez Céline, le génial geignard, le judéophage hitlerisé jusqu’à l’os, allez-y, prenez-le votre chouchou, le fuyard de Sigmaringen, déshonoré pendant vingt ans […]. Aujourd’hui c’est fini, pardonné, le beau monsieur que voilà."

Le personnage de Queffélec est un lâche d’une race commune, celle qui jette un regard blasé et froid sur le monde et l’Histoire. Pour Michel, l’Histoire "ne sait pas très bien où elle habite, ni sur quelle épaule elle tient son fusil". Il est plus facile de faire face à ses responsabilités lorsqu’on ne croit à rien.

Mais l’Histoire, contrairement au vin, n’est pas d’appellation contrôlée.

La Dégustation
de Yann Queffélec
Éd. Fayard, 2005, 162 p.