Jacques Poulin : Littérature tranquille
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Jacques Poulin : Littérature tranquille

Le nouveau roman de Jacques Poulin est une histoire de traduction et d’amour. Dans l’univers épuré de cet écrivain casanier s’immisce une surprise de choc: l’évocation que ce nouveau roman, court, pourrait aussi être le dernier…

Truc d’écrivain pour faire mousser les ventes ou véritable testament littéraire? "Ni l’un ni l’autre en fait. Ce n’est qu’une impression, car si j’écris cela dans les pages de La traduction est une histoire d’amour, ces mots sortent de la bouche de ma narratrice, Marine, qui n’a elle-même que des impressions à l’égard de mon personnage de Jack Waterman, l’écrivain." Fausse alerte donc. On se retrouve alors désarçonné par l’audace de ce récit intimiste, mais ravi. En entrevue, l’auteur de Volkswagen blues, qui sera septuagénaire cette année, sourit: "Non, écrire, c’est vraiment une façon de vivre pour moi. Je m’ennuierais mortellement…"

C’est que la fiction dépasse la réalité chez cet auteur qui joue constamment à s’auto-représenter dans ses romans, à écrire sur ce qu’il connaît le mieux: lui-même. "De la fiction ou de la réalité, je prends la fiction", déclare Poulin, du haut de son appartement du 10e étage de la Tour Saint-Jean à Québec, un appartement sobre à souhait, comme la douce musique qui émane de sa production littéraire.

Cette même tour est au coeur de La traduction est une histoire d’amour. Au bout d’un dédale de couloirs et d’ascenseurs, s’y trouve un petit havre de paix. Parmi les seuls éléments de couleur, un mobile de papillons translucides, tout juste au centre de son espace de travail. On imagine l’auteur reluquer, à l’aide de ses jumelles, le quotidien de la ville à travers cette immense fenêtre, en passant le temps entre deux phrases de son manuscrit en cours. "Cet appartement, c’est ce que j’ai eu de plus grand dans ma vie", dit-il en pointant les murs vierges, lui qui a passé plus de 15 ans à Paris dans une chambre de concierge aménagée en studio.

L’histoire de ses personnages, un écrivain et une jeune traductrice de plus de 30 ans sa benjamine, elle se déroule entre cet appartement et l’île d’Orléans. Deux univers sexués, masculin et féminin, que l’auteur représente aussi dans la relation littéraire qu’entretiennent les deux protagonistes: "Peut-on vraiment communiquer par la musique des mots? Je ne sais pas, mais la traduction est une de ces façons de créer des ponts entre deux choses. Elle est une métaphore de l’amour et évoque une attitude qui n’implique pas d’emblée de rapports physiques." Pour être pudique, Jacques Poulin l’est; c’est tout en subtilité que se forment les émotions, à l’image de la définition de la traduction qu’il offre dans cet ouvrage aux traits de roman policier: "Se couler dans l’écriture de l’autre comme un chat se love dans un panier."

Il n’en demeure pas moins une trouble agitation de la narratrice (procédé narratif nouveau chez Poulin) qui, au contact de cet écrivain qu’elle admire et dont elle entreprendra de traduire les livres, se mettra à porter ses vêtements en son absence, à le considérer comme un confident de premier ordre, à "incarner" cette traduction d’une langue à une autre: à épouser, au sens figuré, l’auteur.

Les lecteurs avisés de Jacques Poulin verront peut-être dans La traduction est une histoire d’amour une prose davantage cinématographique et moins introvertie, minutieusement découpée en scènes et en tableaux. C’est que l’auteur a écrit, pour la première fois, en compagnie de son éditeur Pierre Filion, qu’il remercie en préface: "L’expérience, celle d’une écriture presque à deux, m’a été à la fois utile et réconfortante. Cela m’a permis d’éviter quantité de clichés et de faux-pas."

À cause de terribles maux de dos, l’homme s’est construit un mythe: celui de l’écrivain qui écrit debout, ou alors étendu dans une chaise longue. Mais sans cette affliction, c’est volontiers qu’il repartirait sur les routes à bord d’un camping-car pour écrire, écrire, écrire. À défaut, il transporte les aventures de lui à nous et érige une oeuvre-refuge, telle "une petite construction en haute montagne où les alpinistes peuvent passer la nuit."

La traduction est une histoire d’amour
de Jacques Poulin
Éd. Actes Sud
2006, 136 p.