Jean-François Poupart : Fins du monde
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Jean-François Poupart : Fins du monde

Robbert Fortin et Jean-François Poupart nous offrent deux recueils secoués par la force de l’épreuve et la violence du sort. Deux voix, deux souffles au coeur.

Dixième recueil du poète et artiste multidisciplinaire Robbert Fortin, Les dés de chagrin s’annonce dès les premières pages comme un projet semblable à une purge d’amour mort, une méditation s’orchestrant autour des multiples éclaboussures du vague à l’âme. En somme, un blues solitaire creusant les tranchées du coeur, un lamento. Or, même si elle est escarpée, fielleuse ou élégiaque, l’émotion est toujours fluide, grâce à ce souci de transparence et de vérité, palpable dans le travail du poète.

Composé de trois segments (Les dés de chagrin, Relancer les dés, Alea jacta est), l’ouvrage met en scène une voix oscillant entre "les contours de la colère", de "vivaces lenteurs" et un "barbare courage d’être". C’est tout dire: nous avons affaire à une traversée de la nuit quand la nuit donne autant qu’elle humilie: "ai-je fait la file pour quelques miettes de pain". Plusieurs vers de la première partie sonnent comme des accords de violoncelle: graves, lancinants, comme ivres de douleur, des variations sur le même thème. Relancer les dés change un peu la donne. La poésie de Fortin accepte alors, encore plus gravement, la fragilité et l’énigme d’être vivant: "ma langue a mordu la poussière / à portée de soleil éteint", "me voici mains nues / ma vie peut avancer".

Cependant, une question se pose quant à la nécessité du dernier tiers de l’ouvrage. Le poème donne le relais à une prose réflexive un peu entendue sur la création, ce qui fait injustement ombrage au reste du recueil qui, dans sa foudroyante authenticité – son projet ressemblant à un saut de l’ange -, n’est jamais dénué de grâce et de moments-phares: "je te prenais dans mes bras pour entendre battre le grand son de croire".

LES FEUX DE LA NUIT

Tombe Londres tombe est un territoire aussi sauvage qu’homogène, un grimoire post-moderne où le réel se fait violemment renverser dans ses images et représentations, devenant ainsi le théâtre d’une épopée hallucinée dans une Londres de l’esprit.

Tombe, Londres, Tombe: trois mouvements distincts dans ce sixième livre de l’auteur. Un opéra apocalyptique qui s’amorce en annonçant que "les enfants ne rampent pas devant les miracles / ils se méfient de ce qui tombe du ciel". On circule dans cette poésie en se faisant suivre par des ombres, celles-là mêmes qui se retrouvent au coeur des pages: la menace continue du présent, le grand charnier des guerres, la fatalité, la fatigue des espèces, la violence du hasard et la fragilité de l’homme, ce "Sisyphe au dépotoir".

Dans Londres, le second segment, le "je" des poèmes en vient à s’adresser à un proche par le biais de huit cartes postales où figurent dinosaures et textes calligraphiés. On bascule ensuite dans une série de poèmes où le surréalisme dangereusement lucide des vers déploie le versant glauque de l’Histoire, où "des milliers de bras et de corps d’enfants déchirés / dans le sens de l’humanité" se mêlent dans la voix d’un homme qui s’évertue à "avaler toutes les faiblesses / pour en recracher les plumes". Il plane aussi une menace: dans la National Gallery, "un tigre sort de la jungle du douanier Rousseau / et veut nous faire très mal". Tandis que "la mort assourdit la couleur des rues", le tigre rôde dans les poèmes, omniprésent comme un dieu, "il se gave de prières et de peurs / et n’en garde que les battements de coeur". Le monde redevient ce qu’il est: une fresque éclatée où beauté et désastre enfantent tous les lendemains à venir. Le poème raconte alors ces "oiseaux qu’on allume / pour brûler la rétine du ciel", "les enluminures de la civilisation / dans la puanteur des cages / la pauvreté apprise par coeur".

Et Londres et le monde n’en finissent plus de tomber, lentement et en chute libre, un vol plané soutenu par cette voix qui, dans la dernière partie, s’adresse toujours à l’autre, une présence fantôme dont l’identité se révèle petit à petit, de façon souterraine au fil de la lecture: un homme s’adresse ici à son fils. Sa voix est traversée par la cruauté de notre temps tout en cherchant à tenir tête au déclin du réel, à monter la garde auprès de cette "petite momie d’oiseau-mouche" soumise aux affres de l’existence: "N’aie pas peur dors / je m’occupe de la mort dors / je te jure de ne pas tomber".

Soutenue par une maîtrise indéniable du matériau poétique, Tombe Londres tombe se révèle une oeuvre de haut niveau, baroque, plurielle et concentrée, où souffle et image brûlent à l’unisson. Une oeuvre qui, sous son vernis sombre, "cherche dans les enterrements le passage des oiseaux".

Les dés de chagrin
De Robbert Fortin
Éd. de l’Hexagone, 2006, 127 p.
Tombe Londres tombe
De Jean-François Poupart
Éd. Poètes de brousse, 2006, 88 p.