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Larry Tremblay : À double tranchant

Larry Tremblay, récipiendaire du prix récit Abitibi-Consolidated du Salon du livre pour son livre intitulé Piercing, paru aux éditions Gallimard, s’est généreusement livré au Voir lors d’un entretien.

Dramaturge de renom originaire de Chicoutimi, Larry Tremblay trouve son inspiration dans des considérations universelles. C’est en toute simplicité mais avec passion qu’il nous parle de son oeuvre et de ses préoccupations.

Votre recueil contient un nouveau récit, La Hache, ainsi que deux rééditions, Piercing et Anna à la lettre C. Pourquoi avoir choisi de titrer votre recueil Piercing?

"Chez Gallimard, existaient déjà deux livres dont le titre était La Hache. J’aurais voulu que ça s’appelle ainsi, mais vous comprenez que trois titres identiques chez une même maison d’édition… Ils aimaient beaucoup le titre Piercing, alors j’ai accepté."

Qu’est-ce qui lie les trois récits de votre recueil?

"Il ne faut pas chercher à vouloir absolument trouver un dénominateur commun dans les trois récits. Parce qu’ils ont été écrits à des époques très éloignées l’une de l’autre. Mais il y a quand même des occurrences, des airs de famille qui les traversent. Je me suis aperçu – bien après – que les trois récits mettent en scène de jeunes générations. Aussi, je ne dirais pas un conflit, mais des rapports tourmentés, tumultueux, électrisants entre des générations plus âgées et plus jeunes. Par exemple, dans La Hache, il y a un professeur et un étudiant, c’est déjà là un fossé générationnel. Anna à la lettre C, c’est la tension des désirs sexuels entre un homme assez âgé et une jeune femme. Et dans Piercing, c’est le monde des jeunes qui vivent dans la rue, avec des chiens, ce monde que j’ai emblématisé avec des piercings, mais qui sont un peu sous l’influence d’un homme plus âgé, difficile à décoder dans le récit, car je voulais qu’il reste dans l’ombre."

Un proxénète?

"Je n’ai pas voulu donner de nom. Parce que, lorsque l’on donne un nom, l’histoire se simplifie vite. Ça reste à être interprété par le lecteur."

Vous disiez que vous abordiez souvent l’univers des jeunes…

"Mes textes s’adressent beaucoup à eux. Peut-être parce que, depuis 20 ans, j’enseigne à des jeunes gens qui veulent devenir des acteurs. Ça me garde à l’esprit ces jeunes générations qui se renouvellent tout le temps derrière moi. Parce que mes étudiants ont toujours 20 ans. Chaque année, j’ai un an de plus, mais pas mes étudiants. Ce phénomène me met en contact perpétuel avec les jeunes générations qui viennent. Aussi, souvent, à Montréal, je vois des jeunes qui sont détruits par la vie même s’ils sont très jeunes. Comme dramaturge, je me suis posé la question: "Qu’est-ce qui s’est passé entre le beau petit bébé et le jeune que je vois maintenant?" Les jeunes que je vois dans la rue avec des chiens, des piercings, c’est pas mon monde, j’ai pas vécu ça, mais, comme écrivain, je peux essayer d’y entrer. Chercher à les comprendre. Mais pas question de les juger, ni de les évaluer, ni d’en faire un spécimen sociologique."

Très souvent, le récit La Hache a été associé au génocide rwandais. Que pensez-vous de ce rapport? Est-il juste ou plutôt réducteur?

"C’est moi qui ai dit ça dans mes entrevues. En fait, s’il y a eu un événement déclencheur du texte, c’est le génocide du Rwanda. Parce que c’est tellement énorme… Je me suis aperçu que les génocides ne sont pas que des actes de barbarie, mais aussi des actes de civilisation. C’est là que j’ai compris l’horreur du génocide. Au sens où, le génocide, c’est une chose qui a été écrite, planifiée, organisée, médiatisée, pensée, technocratisée avant d’être mise en branle. C’est donc un phénomène de civilisation, et c’est ce qui m’a fait peur. Parce que les génocides sont voulus par l’homme et planifiés. Ils ont tous été écrits. Vous savez, Mein Kampf de Hitler: il a écrit ce qu’il allait faire, puis il l’a fait. Au Rwanda, avant que tout cela n’éclate, en 1994, il y a eu plein de gens qui, à la radio, à la télévision, dans les journaux, incitaient au crime haineux. Tout ça est une pensée, finalement, qui se concrétise. Ce n’est pas un acte qui surgit dans le tourbillon des pulsions meurtrières…"

Ce serait donc le silence qui serait à la source de la concrétisation de la pensée en un génocide. Un laisser-aller.

"On le laisse faire. Parce que tout ça a été voulu, dit, prédit et organisé. Parce que, pour tuer des centaines de milliers de personnes, ça prend une organisation pratique. C’est pourquoi La Hache est un texte qui cherche à faire réfléchir les gens sur ce phénomène de la pensée qui est obsédée par la pureté – pureté du sang, du sol, de la race – et qui contamine surtout les jeunes parce que les jeunes qui sont en perte de valeurs, qui se sentent eux-mêmes perdus, vont malheureusement s’arrimer à ce genre de pensée facile, réductrice, de ce que j’ai appelé, moi, l’obsession de la pureté. Parce que, quand on adhère à la pensée de pureté, on rejette tout ce qui est, selon eux, impur. La souillure, quoi. Et c’est comme ça que naît le racisme et que, finalement, au bout du compte, on arrive avec une guerre, ou pire, un génocide."

Il faut donc comprendre que votre propos va plus loin que le génocide rwandais. La réflexion soutenue par votre texte pourrait s’appliquer à tous les génocides et même aux guerres.

"C’est ça. C’est-à-dire que le génocide du Rwanda est un déclencheur puisque c’est celui qui m’a le plus frappé. Mais, dans La Hache, je n’ai pas abordé ce génocide de façon directe. J’ai utilisé la métaphore des vaches folles. Mais enfin, on s’aperçoit que derrière la vache, il y a l’homme!"

Plusieurs dramaturges cherchent à dissocier le littéraire du théâtral. Or, vous avez mis en scène un texte publié en tant que récit. Quelle différence y a-t-il selon vous entre le texte littéraire et le texte théâtral?

"Dès le départ, j’ai écrit La Hache comme étant un récit littéraire et aussi une pièce de théâtre. Pour moi, le théâtre, c’est de la littérature. C’est-à-dire que, si vous pensez aux plus grands écrivains dans l’histoire de l’humanité, ce sont des auteurs dramatiques. Pensez à Shakespeare, à Sophocle, Euripide, Calderon, ce sont des gens qui ont écrit des pièces de théâtre. Le théâtre, c’est donc aussi de la littérature. Alors, tous mes textes de théâtre ont été publiés. Parce que j’y tiens. Et traduits en d’autres langues. C’est important. La Hache, c’est aussi une pièce parce que, même s’il n’y a qu’une parole, celle du prof, j’ai écrit en creux, dans le texte, le silence de l’étudiant. Et ce silence parle. Tout à l’heure, vous parliez du silence… Le silence peut être très dangereux, beaucoup plus pernicieux que la parole."

Vous avez parlé de la traduction de vos textes. Avez-vous certaines craintes parfois quant au processus de traduction? Est-ce qu’il n’y a pas le danger de perdre du sens ou d’en gagner un que vous n’auriez pas choisi?

"Pendant la traduction, on perd du sens et on en gagne aussi. Mais souvent, l’auteur ne sait pas où sont ses pertes et où sont ses gains. C’est très difficile pour moi de vérifier. J’ai eu la chance de voir dernièrement, à Mexico, Le Ventriloque en espagnol; c’était très bien. Dans deux semaines, je pars en Italie pour aller voir La Hache en italien. Cette semaine, je pars en Roumanie pour voir Le Ventriloque en roumain…"

Malgré tous ces voyages, vous semblez être très attaché au Saguenay. Vous y faites référence dans certaines de vos oeuvres.

"Oui. Je pense que c’est l’enfance qui est notre plus grande terre nourricière. J’ai vécu mon enfance au Saguenay, à Chicoutimi. C’est ma boîte aux trésors. Je ne peux pas l’oublier. Piercing, c’est l’histoire d’une jeune fille qui fait une fugue, qui s’enfuit de Chicoutimi à la mort de son père pour aller vivre la modernité, l’urbanité, un monde de l’inconnu pour elle dans les rues de Montréal."

Existe-t-il une littérature régionale?

"Aujourd’hui, je pense que la littérature est décloisonnée. C’est un phénomène qu’on retrouve partout. Je peux très bien lire les auteurs de la région sans être dans la région. Ou alors les gens de la région lisent des auteurs qui vivent ailleurs. On lit des Américains, des Italiens, des Espagnols… Quand on écrit "originaire du Saguenay", c’est une espèce d’enracinement dans le sol, mais ça ne définit pas l’écrivain pour autant. L’identité ne se trouve pas là. Dans la quête de l’identité, ce qui m’intéresse, c’est plus la quête que l’identité. C’est la recherche, c’est l’aventure, c’est aller vers l’autre. Ce n’est pas de vouloir s’enfermer dans le même, dans l’identique. Ça m’a pris des années avant de comprendre. Mais pour ça, il faut partir de quelque part… Tout le monde vient de quelque part. On ne peut pas nier l’importance du premier sol sur lequel on a posé nos pieds ou des premiers paysages qu’on a vus."

Larry Tremblay sera présent au Salon du livre du Saguenay – Lac-Saint-Jean.

Piercing, éd. Gallimard, 2006, 158 p.

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