Frédérick Lavergne : Les dimensions du coeur
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Frédérick Lavergne : Les dimensions du coeur

Frédérick Lavergne fait paraître Les Sens du coeur/L’Essence du coeur, une bande dessinée autobiographique qui dépeint son passé comme soldat en Bosnie-Herzégovine.

Le bédéiste gatinois Frédérick Lavergne était encore sur les bancs de l’école secondaire lorsqu’il a joint les Forces armées canadiennes, suivant les traces de son grand-père qui avait servi lors de la Deuxième Guerre. Ce passionné d’histoire venait de souffler 20 bougies lorsqu’il est parti pour une mission de paix en Bosnie-Herzégovine. Son caractère enjoué et bon enfant y a été mis à rude épreuve, mais toujours, il a tenté de faire rire ses confrères, principalement à l’aide de ses griffonnages qui dédramatisaient l’innommable, l’indicible. Après avoir servi au plus fort de la guerre civile qui s’y abattait en 1993-1994, il aura oeuvré six autres années dans les Forces en tant que membre de l’unité de reconnaissance blindée.

Celui qui a toujours été doué pour le dessin se dirige ensuite vers le baccalauréat de bande dessinée de l’Université du Québec en Outaouais. Sous son coup de crayon se révèle encore et toujours la même hantise: la guerre. Il aura mis près de six ans à parachever cette première bande dessinée qui relate avec émotion son séjour dans les Balkans.

L’exposition du Scribe 9 (publié chez Premières Lignes) l’an dernier dans le cadre du Rendez-vous de la bande dessinée de Gatineau lui permet de trouver définitivement son style. "Je ne voulais pas de cases, je voulais que ça ait l’apparence d’un cahier de croquis ouvert. Les espaces blancs sont nécessaires aux dessins; je voulais que les planches vivent, ça ne m’intéressait pas que ce soit encadré dans une structure." En résulte une bande dessinée qui exploite le dessin naïf et qui est criante d’authenticité avec son texte manuscrit et ses griffonnages vivants.

SENS DESSUS DESSOUS

La meilleure façon que Frédérick Lavergne a trouvée pour traduire la dureté de la guerre, c’est par les sens; ceux de l’odorat, de la vue, du toucher, du goût, de l’ouïe, mais aussi l’instinct. Ce sixième sens s’est fortement développé durant cette période et forge aujourd’hui l’homme qu’il est devenu après qu’on lui ait volé sa vingtaine. "L’instinct du guerrier est là et va toujours rester. Quand je suis revenu de Bosnie, c’était l’enfer. Le silence, pour moi, c’était maladif. Il fallait que j’aie du bruit pour retrouver le sommeil, pour me calmer. C’est un peu comme un animal en cage que l’on maltraite; on le libère dans la nature et ses paramètres sont tout chamboulés", observe-t-il.

Dans son souci d’éviter l’autocensure, l’auteur n’a pas pris de détours pour raconter tout ce qui constitue le quotidien du soldat. Les jurons pleuvent et un petit lexique permet de comprendre le jargon de l’armée. Des questions d’hygiène et d’inconfort y sont aussi abordées sans gants blancs. "Si je passais par-dessus ces passages, je me censurais. Non, c’est comme ça que je l’ai vécu, que c’est arrivé. Après tout, je suis humain!"

La deuxième partie (ou première, c’est selon) de cet ouvrage en tête-bêche, intitulée L’Essence du coeur, se consacre à ceux qui ont vécu la guerre d’ici, soit les parents et les proches avec qui Frédérick correspondait. Une lettre de Noël particulièrement touchante y est citée, tout comme celle où l’ex-Casque bleu altérait la réalité ou mentait à ses parents pour leur éviter une plus grande souffrance.

Sa plume y illustre également l’échelle qu’il a dû gravir pour arriver à vivre plus sainement. "Il y a beaucoup de frustration au retour, tu en veux à tout le monde; à ton père, à ta mère parce qu’ils consomment… Mais ils n’ont pas changé leurs habitudes, c’est toi qui as été privé. Cette période de rage dure longtemps. Pendant deux semaines, je m’habillais encore avec mes pantalons de combat et ma casquette qui puait. Ça dérangeait ma mère, mais je ne voulais rien savoir. J’ai vraiment enlevé toutes ces pelures quand je suis sorti de l’armée."

Si les soldats ne sont jamais assez préparés pour l’âpreté de la guerre, ils ne le sont pas plus pour l’après-guerre, selon Frédérick Lavergne, qui a choisi de relater l’épisode où il touche le fond du baril en tentant de se suicider. "Quand tu sors de l’armée, tu es tassé comme une lavette. Ça m’a pris quatre ans avant de pouvoir avoir de l’aide. Tu changes inévitablement ton comportement en quittant l’armée, tu parles plus, tu t’ouvres et tout revient."

Malgré son propos lourd, l’ouvrage est traversé par un sens de l’humour vif, parfois ironique, qui agit comme une bouée de sauvetage dans des situations aussi extrêmes. "Tous les petits problèmes de la journée étaient tournés en blagues ou alors, après un moment très intense, une seule phrase venait déclencher le rire et désamorcer ce stress intense. Il y a toujours un humoriste à l’intérieur de chaque soldat qui ressort au moment approprié. Le fait de rire de soi permet aussi de se forger le caractère. L’armée, c’est beaucoup plus psychologique que physique. Si tu n’es pas fort mentalement, tu n’y arriveras pas."

Si celui que l’on surnomme "Mononc’ Fred" est heureux de pouvoir partager ce pendant de sa personnalité, il tente aussi avec cette BD de tourner une page définitive pour enfin pouvoir passer à autre chose. "Il fallait que ce soit ma première BD. C’est un peu comme ma médaille à moi, encore plus que la vraie médaille qu’on m’a remise. Pour moi, c’est beaucoup plus fort ça. Elle est là, ma médaille de guerre."

Les Sens du coeur/L’Essence du coeur
de Frédérick Lavergne
Studio Premières Lignes, 2007, 53 p.

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Les Sens du coeur/L'Essence du coeur
Les Sens du coeur/L’Essence du coeur
Frédérick Lavergne
Premières Lignes

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