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Nancy Huston : Comme un roman
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Nancy Huston : Comme un roman

Dans L’Espèce fabulatrice, Nancy Huston explique que sans être fictives, nos identités sont des fictions. C’est parce que nous percevons nos vies comme des romans que nous avons besoin de littérature.

Voir: Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux rapports que nous entretenons à la fiction? Comment avez-vous découvert que nous sommes, au fond, une "espèce fabulatrice"?

Nancy Huston: "Déjà, Lignes de faille parlait de la construction de l’identité, c’était donc visiblement quelque chose qui me travaillait, à cause de ma propre trajectoire. Et puis, il y a eu une série d’événements récents: la maladie de mon père avec ces étranges symptômes d’hyper-mémoire qui lui donnaient l’impression de vivre un perpétuel déjà-vu, une question sur l’utilité de la littérature que m’a posée une femme alors que j’animais un atelier dans une prison. Tout ça m’a poussée à écrire ce livre. J’ai découvert à quel point le cerveau pouvait nous raconter des bobards. Que c’est même une partie de sa fonction de base."

Vous avez donc étudié la mécanique du cerveau?

"Oui, j’ai beaucoup lu sur le cerveau mais je n’ai pas voulu alourdir mon essai en rentrant dans des détails scientifiques. Un livre en particulier, Le Nouvel Inconscient de Lionel Naccache, un neurologue à Paris, m’a beaucoup marquée. Naccache s’intéresse à la constitution de fictions par le cerveau. J’ai beaucoup aimé son emploi du mot "fiction" pour des choses qui ne sont pas du tout des fictions littéraires mais plutôt des façons d’interpréter le monde qui nous entoure. Je me suis rendu compte qu’il y avait là une notion centrale pour moi. Ça m’a poussée à me demander en quoi la fiction littéraire est différente de nos autres fictions."

Ces autres fictions sont ce que vous appelez des arché-textes, des fictions sociales, en bref les croyances et les discours qui nous unissent. Il y a quelque chose d’angoissant à penser que tout ce qui nous définit est, en quelque sorte, inventé.

"Les non-lecteurs sont des gens qui ont des certitudes, qui sont certains d’être dans le réel, d’être "qui ils sont". En lisant, on peut se rendre compte que la plupart de ces certitudes que nous avons sont des fictions. Personnellement, je ressens cette angoisse même si je ne suis pas à la recherche de mon identité. Je la reconnais comme multiple. J’ai la chance de maîtriser quatre ou cinq mini-cultures dans la culture occidentale mais je n’ai pas du tout la prétention de comprendre comment fonctionnent les êtres humains en Chine ou en Afrique."

Si les fictions sont nos ciments, que pensez-vous des romans qui, au lieu de s’attaquer aux arché-textes, renforcent plutôt la culture dominante?

"Les discours religieux et politiques suffisent pour ça! Nous n’avons pas besoin d’un roman pour enfoncer cette porte ouverte."

Vous dites qu’au fond, nous élevons nos enfants un peu comme un auteur construit ses personnages…

"Les mamans singes ne suivent pas la destinée de leur progéniture toute leur vie, elles ne planifient pas leur avenir. Alors que nous, êtres humains, sommes des êtres de fiction qui voient leurs vies comme des trajectoires. C’est pourquoi nous nous soucions tant du parcours de nos enfants. Ils injectent une grosse dose de sens à nos vies. Je suis certaine que c’est pour ça qu’on les aime."

Et créer des personnages, est-ce alors un peu comme avoir des enfants?

"Créer des personnages, je dirais que c’est, pour moi, la possibilité d’avoir plus d’une existence, de ne pas me contenter de la donne qui se trouve être la mienne. Oui, créer des personnages, c’est un peu comme faire des enfants. Je suis prête à tout pour enrichir leur vie à eux. Je suis prête à passer des heures en bibliothèque, à voyager pour enrichir leur biographie. Je trouve souvent leur vie plus intéressante que la mienne."

Si nous sommes des fictions, comment alors savoir qui l’on est vraiment?

""Qui on est vraiment", c’est une phrase que je ne prononce jamais, parce que nous ne sommes jamais qu’une seule chose. Nous sommes tout ce que nous avons absorbé. J’aime beaucoup la phrase d’Amin Maalouf à ce sujet: "Je suis mon chemin." On ne naît pas tout constitué. On a beaucoup de mal à se débarrasser de cette notion judéo-chrétienne qu’on est une âme placée dans un corps. En réalité, c’est tout le contraire."

Lire un roman, c’est donc s’ouvrir aux autres?

"Le roman nous introduit dans l’intériorité de l’autre, nous laisse suivre ses pensées, connaître son passé. Comparativement, les autres arts restent à la surface. Le théâtre, le cinéma, c’est vécu collectivement. On le reçoit dans un temps donné (même si on ne peut pas vraiment dire que Shakespeare, c’est du superficiel!). Alors que le roman nous donne le temps de réfléchir, de relire, de laisser mijoter et retentir les propos de l’auteur. Sur le plan éthique, ça peut apporter beaucoup."

L’Espèce fabulatrice
de Nancy Huston
Éd. Leméac, 2008, 208 p.

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DICKENS SOUS LES TROPIQUES

Dans L’Espèce fabulatrice, Nancy Huston ne s’attarde que sur un seul livre: Monsieur Pip du Néo-Zélandais Lloyd Jones. "Ma découverte de ce livre tombait pile, confie-t-elle en entrevue. L’identification littéraire, c’est vraiment le sujet de mon essai. Monsieur Pip raconte l’histoire d’une petite fille du Pacifique Sud qui s’identifie à un personnage de Dickens. C’est le grand écart identitaire!"

Lloyd Jones situe son roman dans les premières années du blocus naval imposé par le gouvernement de la Papouasie à l’île sécessionniste de Bougainville. Matilde, écolière de 13 ans, en est la narratrice. M. Watts est le seul Blanc à être resté sur l’île. Pour donner un cadre aux vies des enfants de l’île, pour les éloigner des horreurs de la guerre civile, il s’improvisera instituteur et se mettra à leur faire la lecture quotidienne des Grandes Espérances de Dickens, l’histoire, vieille d’un siècle et demi, de Pip et d’Estelle. En mettant Dickens à la portée de ces enfants que tout éloigne de l’Angleterre du dix-neuvième siècle, M. Watts leur donne en cadeau ce que la littérature a de plus précieux: rencontrer des personnages, des modèles et des anti-modèles "qui, écrit Nancy Huston, nous aident à comprendre que nos vies sont des fictions – et que, du coup, nous avons le pouvoir d’y intervenir, d’en modifier le cours".

Monsieur Pip
de Lloyd Jones
Éd. Michel Lafon, 2008, 264 p.

L'Espèce fabulatrice
L’Espèce fabulatrice
Nancy Huston
Leméac/Actes Sud

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