Yann Martel : Le livre de la jungle
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Yann Martel : Le livre de la jungle

On savait Yann Martel capable de faire parler les animaux. Voilà qu’il les fait parler du sujet le plus sensible qui soit: l’Holocauste. Rencontre avec un écrivain jamais assis sur ses lauriers.

"Tu imagines, j’habitais près d’ici avec deux autres mecs, dans un immense appartement, ça me coûtait 215 $ par mois… C’était parfait, je pouvais consacrer mes journées à l’écriture."

Yann Martel est chaque fois heureux de retrouver Montréal, où il a vécu 10 ans et dont il ne se sent jamais bien loin, qu’il soit en tournée aux confins de l’Europe ou dans cette ville des Prairies qui est devenue son chez-soi, Saskatoon. Pieds nus sur le balcon de ses parents, au coeur du Plateau, il cadre toujours parfaitement sur fond montréalais, d’ailleurs.

Aujourd’hui à l’autre bout du spectre de la notoriété, l’homme a les mêmes priorités. L’essentiel? L’écriture. Celle qui ressemble à un terrain vierge, à défricher, qu’on arpente à sa guise et en prenant le temps, qu’importent les attentes des uns et des autres à l’endroit de celui qui a vendu quelques millions de bouquins de par le monde.

Après avoir consacré deux années à la rédaction d’un essai qui ne verra pas le jour – "les éditeurs ont refusé de le publier, ils trouvaient que ça s’adressait à un public trop restreint" -, il intègre une part de ses réflexions d’essayiste à un projet romanesque à haut risque, Béatrice et Virgile.

Terrain miné

Ce roman, son quatrième et le premier après le célébrissime L’Histoire de Pi, l’écrivain a voulu en faire (entre autres, puisque l’objet est incontestablement pluriel) une fiction autour de l’Holocauste, fiction étant ici à prendre au sens plein. "L’Holocauste est dominé par la voix des historiens et des survivants, observe Yann Martel. Ce n’est pas un événement historique qui a été beaucoup interprété par les artistes, comme l’ont été la Première Guerre mondiale ou la guerre civile espagnole… Devant les grands événements, d’habitude, on a l’avis des historiens, mais il y a aussi une part laissée à l’imaginaire, aux écrivains, aux peintres. Nous sommes donc devant un cas rare: il y a très peu de vrais romans sur l’Holocauste. Il y a des autobiographies déguisées, La Nuit d’Élie Wiesel en est l’exemple parfait. Mais de vraies inventions, il y en a très peu. Je mentionne quand même See Under: Love de David Grossman [en français Voir ci-dessous amour], dont deux des quatre parties sont de réelles oeuvres de fiction."

Si la guerre a généré des milliers de livres issus de l’imaginaire le plus libre, pourquoi pas la Shoah? "J’ai parfois l’impression que ça vient du fait que devant une guerre, on s’attend à ce qu’il y ait des morts, il y a toute une série de codes autour qui nous préparent, des communications officielles, des médailles, des cérémonies… Un génocide, c’est autre chose, ce sont des civils qui sont visés, et puis ça ne fait pas de bruit, c’est "propre". Et surtout, on n’en parle pas parce que la guerre engendre la tristesse, mais pas la honte. Un génocide engendre les deux: "On n’a pas fait assez", "On aurait dû exiger plus de nos dirigeants"… Et le problème avec la honte, c’est qu’elle engendre le silence."

Yann Martel, après un premier segment du livre où il expose d’ailleurs les difficultés d’une fiction pure autour du thème retenu, échafaude peu à peu un tel texte. "J’ai eu l’idée de ces deux personnages qui se rencontrent, un écrivain en panne d’inspiration et un taxidermiste qui travaille en secret une pièce de théâtre. Tous deux sont confrontés au silence, ils abordent l’Holocauste dans leur démarche mais ne sont sûrs de rien, ils perçoivent les pièges."

Leurs échanges, qui composent une riche réflexion sur la création littéraire et ses mécanismes, se focaliseront sur la pièce du taxidermiste, une fable animalière dans laquelle on distinguera de plus en plus nettement la tragédie dont elle s’inspire. "En fait, j’ai voulu placer un matériau très réaliste en contact avec un matériau très littéraire, pour voir ce que ça allait donner."

"Décevant et pervers"

Ce que ça a donné est loin de faire l’unanimité. Si certains ont crié au génie, la plupart des critiques à ce jour (le roman est paru en anglais au printemps) ont été assez dures, celle du New York Times allant jusqu’à parler d’un livre "décevant et pervers", qui "trivialise l’Holocauste".

D’abord étonné par des propos aussi virulents, le romancier cherche une explication. Selon lui, on accepte très bien qu’une oeuvre littéraire désigne une réalité sans la montrer complètement, qu’une part du travail revienne au lecteur, que ce dernier ait des espaces à combler, mais devant le sujet des chambres à gaz, le réflexe est tout autre. "Évidemment que les mots sont insuffisants, évidemment qu’ils trivialisent, jusqu’à un certain point, l’Holocauste, mais pourquoi n’accepte-t-on pas ce flou, comme nous l’acceptons devant à peu près tous les autres sujets? Comme si la mort planifiée de millions de civils, la honte générée, faisait en sorte qu’on n’accepte pas ce flou."

Yann Martel semble convenir, cela dit, que Béatrice et Virgile représente un roman un peu insaisissable. Ne l’a-t-il pas été pour lui-même, insaisissable? "Je suis le genre d’écrivain qui sait exactement, au moment d’écrire la première phrase d’un livre, où il s’en va. L’Histoire de Pi, je savais dès le début que ça allait être un roman en cent chapitres, je savais ce que serait le centième chapitre; je travaille comme ça. Le prochain, qui est déjà en chantier, je sais où il va me mener. Béatrice et Virgile, je dois dire qu’il m’a étonné, le projet a changé en cours de route. Au départ, il avait la forme d’une pièce de théâtre, puis d’un essai, puis d’un livre tête-bêche (fiction accolée à un essai)…"

Cette valse-hésitation est devenue l’une des matières premières du livre, d’ailleurs. Pour l’auteur, il ne fallait pas la masquer, elle contribuait à son propos. Et elle ne rendait pas la parution moins nécessaire, l’art étant, selon Yann Martel, la voie possible pour qu’un drame ne demeure pas qu’un sujet pour spécialistes mais s’insère dans la mémoire collective, et y résonne.

Une histoire de famille

L’entrevue a donc lieu chez Nicole et Émile Martel, les parents de Yann et ses traducteurs. Une fois l’entretien bouclé, je les félicite au passage pour leur travail, puis m’apprête à passer la porte quand Émile Martel m’attrape par le bras et me dit: "Viens par ici, j’ai quelque chose à te montrer."

Dans la bibliothèque de son bureau, il m’indique fièrement tout un pan consacré aux différentes éditions de L’Histoire de Pi. On a beau savoir que le livre a été traduit dans une quarantaine de langues, la vue de ces traductions côte à côte a quelque chose de saisissant, nous fait mesurer l’OVNI que représente ce succès dans l’histoire de notre littérature.

"Vous les avez toutes?"

"Pas toutes en fait, à un moment, j’ai abandonné!"

Dieu merci, son garçon n’a pas cherché à faire aussi bien, cette fois. Il a cherché à faire autre chose, ne reculant devant aucun risque.

Chapeau bas.

Béatrice et Virgile
de Yann Martel
Trad. par Nicole et Émile Martel
XYZ éditeur, 2010, 218 p.

Nous remercions chaleureusement Albert Carola, propriétaire de Taxidermie Safari, de nous avoir ouvert son atelier pour la session photo de la couverture de cette semaine.

ooo

Béatrice et Virgile
"Pis, est-ce que c’est aussi bon?" Tous ceux qui ont reçu un exemplaire de presse de Béatrice et Virgile sont assaillis par cette question depuis deux semaines. Question à laquelle on ne peut répondre qu’un évasif: "Écoute, c’est très différent, on ne peut pas comparer…"
Intérieurement, on n’en est pas moins convaincu que ce roman ne connaîtra pas la même carrière que L’Histoire de Pi. Malgré la fluidité de la prose, l’efficacité des dialogues entre l’ânesse Béatrice et le singe Virgile, protagonistes d’une fable enchâssée dans le roman; malgré l’intelligence de la structure et tous les fruits que nous réserve cette singulière lecture du crime nazi, Béatrice et Virgile demeure un assemblage de fragments qui ne fait pas oublier l’effort de leur auteur.
Voilà néanmoins un passage obligé, et souvent fascinant, pour tout lecteur souhaitant suivre Yann Martel dans ses moments de fulgurance, mais également ses moments de doute et de défrichage romanesque.

Béatrice et Virgile
Béatrice et Virgile
Yann Martel, Colin Major
Caractère;XYZ éditeur

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