Marjolaine Beauchamp : L'imposteure au coeur gros
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Marjolaine Beauchamp : L’imposteure au coeur gros

La slameuse Marjolaine Beauchamp a vomi sur papier des mots. Beaucoup plus qu’un "excellent livre de toilette", selon ses dires, son premier recueil Aux plexus révèle une plume qui arrache, qui défonce. Et qui aime.

La vidéo servant de bande-annonce à la parution d’Aux plexus, premier recueil de la Gatinoise Marjolaine Beauchamp, la présente sans maquillage, le regard chargé. Les images se font quasi kaléidoscopiques: on la voit sautiller dans ce que l’on devine être sa chambre au son de Wake Up d’Arcade Fire; on la retrouve dans un parc avec, à son bras, son fils Léo. Puis, la caméra, indiscrète, captera une larme, un instant où l’émotion se mute en obstacle bétonné à la parole, alors que Beauchamp récite, la voix brisée, l’un de ses vers. Ensuite, une version placide de Wish You Were Here accompagne délicatement une autre série de plans. Léo. Un visage masculin duquel la poète tente de se rapprocher. Un pansement. Léo, encore. À la toute fin, une interrogation inopinée: "J’peux-tu dire ça à la TV?"

Le syndrome de l’imposteur

Ironique, puisque Marjolaine Beauchamp n’a jamais fait dans la dentelle, dans le facile. Initiée au slam il y a tout près de trois ans, elle n’a surtout pas aseptisé son discours dans le but de plaire à un auditoire virtuel. Son parcours artistique est succinct, mais probant: troisième place aux provinciaux du slam à sa première participation en 2008, premier rang l’année suivante. En juin dernier, lors de la Coupe du monde de slam poésie à Bobigny, en France, on la couronne vice-championne du monde, toutes langues confondues. Et malgré le succès, des doutes subsistent. "Je suis le syndrome même de l’imposteur. Je suis qui, moi, pour conter ma vie? Je me demande encore souvent ce que je fais là. Je suis une petite punkette avec mes idées weird et ma maison fuckée."

Son recueil Aux plexus en main, elle affirme être consciente que les mots imprimés en ses pages risquent de secouer ceux dont la tuque et le toupet ne sont pas attachés ou scotchés selon la norme. Il semble toutefois clair, lors de l’entretien que la poétesse a accordé à Voir au café-bar Le Troquet du Vieux-Hull, qu’elle en assume chaque consonne, chaque voyelle. "Aux plexus est cru, abrasif, dur. Dans le monde actuel de la poésie, il y a une place pour ça autant que pour des écrits plus prosaïques ou des alexandrins. Mais c’est rough! À Salette, je veux pas que le monde lise mon livre; comment est-ce qu’on va me regarder quand je vais aller au dépanneur?" s’exclame-t-elle, en faisant allusion à Notre-Dame-de-la-Salette, village en bordure de la rivière du Lièvre, où Beauchamp demeure, dans un endroit en retrait qui lui permet de fuir les protocoles et les schèmes interrelationnels qui lui échappent parfois et qui, à son avis, la rendent maladroite aux yeux des autres.

Le beau "support"

Interpellée en août 2009 par Carl Bessette et Jean-Sébastien Larouche, les deux cerveaux derrière Les Éditions de l’Écrou, la poétesse se voyait mal publier ses slams. "À la première rencontre, il a fallu que je leur apporte un manuscrit, et c’était tellement pas ça, se rappelle Beauchamp. J’ai pris un cintre, attaché mes pages avec deux épingles à linge, et leur ai dit: "Merci pour votre beau support."" C’est à la suite de cette rencontre que la poétesse en devenir s’est initiée à la poésie québécoise. Un jour, elle est retournée chez Larouche pour lui voler son manuscrit-cintre. "C’était dégueulasse. Je ne voulais plus que ça existe dans la tête des gens."

Au fil des infortunes (la deuxième version de son livre a été oubliée dans un taxi montréalais) et après un travail de moine, elle a accouché d’Aux plexus, quatrième parution de la maison d’édition québécoise spécialisée en poésie-choc qui se dit apte à se transformer en parole fulgurante, dans toutes ses singularités, son oralité et ses illuminations. Un nid de barbelés littéraires dans lequel Beauchamp est on ne peut plus confortable. "L’Écrou est pour moi beaucoup plus qu’une maison d’édition, c’est avant tout une cause. Parce que la poésie au Québec était isolée, réservée à l’intelligentsia. Ces poètes-là vont à la guerre. Ils sont capables de lire un poème et que ça sonne comme un show rock."

Les complexus

Aux plexus est divisé en trois chapitres. Le Grand Plexus (qui se trouve au bas du cou, à la hauteur des épaules), la première partie, avec ses titres comme Le Dortoir des princesses, traite, sans gants blancs, de l’épisode de son adolescence qui l’a vue internée en hôpital psychiatrique. "Je me souviens, à l’adolescence, d’avoir été happée par le monde des adultes, la vraie vie. Je me disais: "C’est tout? C’est juste ça être un adulte?" Je sais qu’il y a beaucoup de jeunes adolescentes qui ont des intentions para-suicidaires et qui vont lire ce que j’ai écrit et se sentir interpellées."

Sacral (situé dans le bas du dos), le second chapitre, "parle d’avancer dans la vie, de suivre des traces, de choisir des valeurs, de l’adultère, de la maternité, de comment tu t’orientes là-dedans. Quelle personne tu choisis d’être. Il traite de ce que j’étais en tant que mère monoparentale", explique-t-elle.

Dernier plexus-chapitre: Solaire (situé tout près du sternum). "Ma vie est basée sur ce plexus. Quand j’suis pas ben dans ce plexus, je crisse mon camp. Je peux pas porter de brassière parce que j’ai trop mal au plexus. Il est là, mon coeur à moi. Le plexus solaire, c’est l’amour. J’ai juste fait une mise en images de cette petite fille de 28 ans qui a été sur le B.S., qui a été folle, qui a voyagé, qui a eu un bébé…" termine-t-elle en ouvrant son livre. "Et qui fait de la poésie", ajoute-t-elle avant de réciter à haute voix sa Conclusion:

Au risque d’écorcher mes jours

Au risque d’être femme à la mer

Je le consens, c’est sale l’amour

Mais c’est quand même ben chaud l’hiver

Aux plexus
de Marjolaine Beauchamp
Éd. de l’Écrou, 2010, 115 p.

Aux plexus
Aux plexus
Marjolaine Beauchamp
Les Éditions de l’Écrou

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