Ne manquez rien avec l’infolettre.
Le dragon bleu / Robert Lepage / Fred Jourdain : L'immobilité
Livres

Le dragon bleu / Robert Lepage / Fred Jourdain : L’immobilité

Oscillant entre bande dessinée classique, roman graphique et arts visuels, Le dragon bleu de Robert Lepage revu par Fred Jourdain baigne ce récit de lumières belles et tristes qui exacerbent sa mélancolie.

L’idée est aussi heureuse qu’étonnante. Prendre Le dragon bleu, pièce coécrite (avec Marie Michaud) et mise en scène par Robert Lepage, pour en faire un livre qui ne se contenterait pas de décliner le texte sur papier, mais livrerait une oeuvre vivante, indépendante, en phase avec l’esprit créatif du dramaturge.

"C’est ma soeur, Lynda Beaulieu, qui a eu l’idée d’en faire une bande dessinée, relate Robert Lepage. On voulait que ceux qui s’intéressent au texte le retrouvent là-dedans, mais l’objet, le support de tout ça serait une oeuvre inspirée du spectacle, ce qui fait que ce serait finalement plus fidèle à la pièce, qui est fortement peinte, illustrée, mise en scène, encadrée."

Publié chez Alto, le résultat est superbe, parfois même d’une époustouflante beauté. C’est l’illustrateur Fred Jourdain qui a été recruté par l’équipe d’Ex Machina pour entreprendre l’aventure, et les libertés qu’il prend – et qu’on lui a données – font de cette version papier du Dragon bleu une oeuvre ponctuée de somptueux tableaux qui consentent à cette chose que le théâtre ne permet que peu: l’immobilité.

Études calligraphiques à la manière d’Hugo Pratt pour illustrer l’introduction de la pièce, paysages détaillés de Hong Kong et de Shanghai et quelques interprétations libres, très impressionnistes, des détails du paysage de la Chine contemporaine ponctuent la rencontre entre les personnages de Pierre, Claire et Xiao Ling.

Comme chez Pratt, encore, le trait vif et approximatif d’une esquisse peut aisément côtoyer la rigueur d’un paysage urbain surchargé.

"Je ne suis pas très très BD à la base", avoue Jourdain, exposant ainsi la légère réticence qu’il avait au départ à faire une bande dessinée conventionnelle. "Mais après avoir vu la pièce, poursuit-il, j’ai été invité par l’équipe à aller voir Robert en coulisses, (…) j’étais alors imprégné de certaines scènes, comme celle dans la neige à la fin, et je lui proposé de l’illustration accompagnée de texte. Je voulais ensuite savoir ce que lui voulait, mais il m’a dit: fais ce que tu penses qui est bon."

Jourdain plonge alors à corps perdu dans le projet, amalgamant les genres. "J’ai utilisé toutes les techniques que je connaissais, j’ai en plus appris les bases de la calligraphie, avec son rituel et sa chorégraphie, j’ai cherché des images des maisons des concessions françaises comme celle de Pierre… Dans la pièce, les décors sont souvent suggérés, mais je voulais être fidèle à la réalité."

"Fred s’est retrouvé pris en sandwich entre la pièce et ses propres recherches sur la Chine, expose Robert Lepage. Il avait des choses à dire sur ce qu’il a trouvé, des choses qui n’étaient pas dans la pièce, mais qui méritaient de se retrouver dans le livre. Le résultat est assez fidèle à la psychologie, aux émotions, aux ambiances, mais il y a des couches de peinture de plus."

Des couleurs, comme des filtres, qui teintent, qui exacerbent la mélancolie de certaines scènes en les coulant dans une lumière triste. Des scènes où le temps se suspend et qui vivent indépendamment du récit.

Lepage reprend: "Ce qui est la grande différence entre faire du show -parce que du théâtre, c’est du show – et la BD, c’est qu’avec la BD, c’est contemplatif, on peut rester longtemps sur un tableau, on n’est pas sollicité ailleurs. C’était aussi la beauté de l’entreprise: essayer de méditer sur les thèmes du Dragon bleu avec un médium qui permet de faire des arrêts sur image."

Le dragon bleu
de Robert Lepage et Marie Michaud
illustré par Fred Jourdain
Éd. Alto, 2011, 176 p.

Programmation complète du Festival de la BD francophone de Québec au www.fbdfq.com

Le dragon bleu
Le dragon bleu
Robert Lepage et Marie Michaud – illustré par Fred Jourdain
Alto