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Samuel Archibald : Miroir déformant
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Samuel Archibald : Miroir déformant

Samuel Archibald crée la surprise et sème l’enthousiasme cet automne avec Arvida, un recueil d’histoires inspirées et longuement mûries.

"C’est l’histoire d’un gars qui voulait raconter des histoires…" C’est ainsi que Samuel Archibald a présenté Arvida lors du lancement il y a quelques semaines, sur la terrasse du Port de tête. Des histoires cueillies entre les bleuetières dans la capitale de l’aluminium, extraites de la mémoire du paternel ou de la bouche de filles tourmentées venues s’en délester après les avoir eues pour elles seules trop longtemps. Des histoires ombrageuses dont on retient la lumière, qui empruntent aux légendes locales, certes, mais qui passent par le filtre d’une écriture jubilatoire.

En cours de lecture, qu’on le veuille ou non, la question du réel surgit, bien que secondaire, car l’écriture est là, aussi maîtrisée qu’inspirée, triomphante. Les Arvidiens reconnaîtront-ils leur Arvida dans celui de Samuel Archibald? "Mon père et quelques-uns de ses amis m’ont servi d’archivistes, mais ces gars-là sont tellement menteurs pis péteux de broue qu’à la fin, t’es dans la fiction, mais une fiction dans laquelle les gens se reconnaissent", dit celui qui enseigne la littérature policière, le fantastique et le cinéma à l’UQÀM. Au départ, L’animal, sublime histoire d’inceste et d’ours apprivoisé, un des moments forts du livre, s’ouvrait sur une scène plutôt gore. "Mais la fille qui me l’a inspirée m’a dit: "Non, c’est pas ça. Si tu écris une scène de viol et qu’aucune fille sur la Terre – même pas celle qui t’a livré l’histoire – se reconnaît dedans, pourquoi tu le fais alors?" C’est une des grandes leçons d’écriture que j’ai reçues." D’autres personnages, comme Big Lé, un protagoniste d’América, une des nouvelles mettant en scène de sympathiques crapules un peu tordues, ont accédé à la légende suivant un marché qui les arrangeait: "J’ai patenté ça pour qu’il puisse faire croire à sa mère que c’est pas lui, mais qu’il puisse se vanter à ses chums que oui."

Les allégeances d’Archibald au folklore régional et son attachement aux héros saguenéens en ont amené quelques-uns à lui trouver des airs de conteur, mais ce serait oublier la qualité d’écriture qui donne vie et une forme à ces 14 histoires. Parmi ses maîtres, de grandes plumes américaines, Carver, Hemingway et McCarthy, dont il a hérité du souci de précision technique. Et Anne Hébert: "Il y a quelque chose de tellement gothique chez elle, des échos de sorcellerie, que ça m’a décomplexé. Je suis fier de mes personnages féminins. Je les plonge dans un monde dur, mais à la fin c’est la douceur qui l’emporte." L’effort d’empathie chez Archibald ne bascule jamais dans la complaisance, une autre de ses forces.

D’autres histoires viendront, dont un roman en gestation: "Maintenant que je reçois par la poste et via les réseaux sociaux des commentaires de lecture de parfaits inconnus, des anecdotes sur Arvida, sur le Bas-du-Fleuve ou l’Abitibi, pis que des bonshommes à la retraite me font parvenir des vieilles cartes de hockey de mon grand-père, je me trouve drôlement con d’avoir attendu si longtemps avant de publier."

Arvida
de Samuel Archibald
Éd. Le Quartanier, 2011, 315 p.

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Impossible de résumer un bouquet d’histoires aussi dense, éclectique. Dans le Arvida de Samuel Archibald, on ratisse large: s’y croisent les héros locaux, une parenté faite de personnages plus grands que nature, des filles marquées au fer rouge par leur histoire intime, et un félin mythique qui courrait toujours dans la région… Dès qu’on croit avoir saisi de quel bois se chauffe l’écrivain, il nous entraîne ailleurs, avec Jigai notamment, qui pourrait presque ressembler à du Sade si le marquis avait su faire exister des personnages féminins qui ne soient pas qu’objets… L’écriture est maîtrisée, par moments hébertienne (la série des Soeur de sang), parsemée d’images saisissantes et poétiques, ailleurs infusée d’oralité (América). On navigue entre fantastique et folklore régional, tout ça mis au service d’un art du récit jubilatoire, maîtrisé, libre, dans sa forme, d’entremêler souvenirs d’enfance et conte gothique. Une voix bien distincte vient d’apparaître et on ne peut qu’avoir envie de la célébrer.

Arvida
Arvida
Samuel Archibald
Le Quartanier