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Sociofinancement en littérature / Hôtel Jolicoeur : Ambition et édition
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Sociofinancement en littérature / Hôtel Jolicoeur : Ambition et édition

Trois filles très motivées ont voulu mettre en valeur un hôtel abandonné, coin Ontario et Papineau. Pour ce faire, Mireille St-Pierre, Audrey Wells et Élizabeth Laferrière ont tout misé sur le sociofinancement pour les aider à produire Hôtel Jolicoeur, un superbe recueil de textes et photographies auquel ont participé une trentaine de collaborateurs.

L’Hôtel Jolicoeur, ancienne propriété du Lion d’Or – avant qu’il ne devienne une boulangerie et des condos -, a tout de suite séduit Mireille St-Pierre, il y a près de trois ans, déjà. En se joignant à Audrey Wells et Élizabeth Laferrière, elle a pu mener à bien le projet de capter l’énergie et la beauté des lieux. Mais il fallait trouver les sous pour publier un livre, recueil de ce qui aura inspiré une trentaine de collaborateurs, de Sophie Cadieux à Maxime-Olivier Moutier pour les textes, en passant par LINO et Jimmi Francoeur – entre autres -, respectivement aux illustrations et photographies. «Au début, on a approché des maisons d’édition, mais ça ne fonctionnait pas, le projet était trop ambitieux et ça a fait peur à certains éditeurs», se souvient Mireille. «C’est aussi qu’on allait les chercher en amont du projet, précise Audrey. On avait la base, la plupart avait visité la place, mais c’était encore in progress. C’était difficile pour une maison d’édition d’embarquer là-dedans, parce que c’était encore vague et surtout, très ambitieux.»

Pour nourrir cette ambition qui les animait, les filles se sont dès lors tournées vers le sociofinancement web et vers la plateforme maintenant bien connue, Indiegogo. «On a regardé du côté des subventions, mais on ne cadrait dans aucune demande tellement notre projet était niché. Et c’est là qu’on a pensé au sociofinancement. On a beaucoup de gens dans notre entourage qui participent à Nouveau Projet et pour eux, ça a bien fonctionné», rappelle Mireille St-Pierre en se référant au magazine québécois qui a séduit le public dès ses premiers balbutiements. «On s’est dit qu’on avait de la matière pour faire la promotion de cet objet-là – en ayant un endroit particulier et en travaillant avec des gens connus – même s’il n’existait pas encore», ajoute Audrey Wells.

Démarrée il y a environ un an, la campagne d’Hôtel Jolicoeur sur Indiegogo a permis d’amasser 8500$ sur un objectif de 15 000$ en trois mois. Déçues, les trois filles, de ne pas avoir amassé le montant total fixé? «On a peut-être vu un peu trop grand. On n’avait certainement pas les ressources comptables qui auraient pu nous aviser que c’était trop!», lance Audrey avant que Mireille philosophe sur la ressource même. «Au Québec, le sociofinancement n’est pas encore ancré dans notre culture. Les gens ne comprennent pas tout de suite qu’il faut parier sur le projet, en quelque sorte.»

Après la course

Une fois la campagne terminée, les correcteurs, directeur d’édition – édition signée Guillaume Corbeil – et autres payés, l’équipe d’Hôtel Jolicoeur a pu produire 350 exemplaires d’une première version du recueil, en mars dernier. Puis, l’intérêt grandissant et les stocks diminuant, une deuxième impression, à coût moindre – une reliure moins dispendieuse, surtout – voit maintenant le jour et fait un retour en librairie. Quand on demande à Mireille et Audrey ce qu’elles retirent de cette expérience de sociofinancement, tout ne semble pas si rose. «Ce n’est pas un miracle, affirme d’emblée la première. Souvent les gens pensent que juste parce que tu écris deux paragraphes sur une page Indiegogo, tu vas avoir tout l’argent que tu veux. Ça, ce n’est pas vrai. C’est énormément d’énergie, c’est énormément de temps et de stress. Mais ça rapporte. Plus tu travailles fort, plus tu vois les résultats concrets de ce travail.»

Conscientes de la difficulté d’amasser un si gros montant en si peu de temps, alors que la production d’Hôtel Jolicoeur était à peine entamée, le trio a appris de ses «erreurs» : «Si on recommençait le projet, on le ferait encore mieux, c’est certain. Le meilleur exemple, c’est l’objectif de 15 000$. Maintenant, on le sait qu’au Québec, financer un livre sur une plateforme de financement, c’était pas réaliste», admet Mireille avant qu’Audrey n’ajoute un bémol que plusieurs utilisateurs du sociofinancement ont du vivre, au fil du temps. «Quand tu atteints ton objectif, le pourcentage que la plateforme va prendre de ton montant sera moindre que si tu ne l’atteints pas.» Ainsi, un objectif trop ambitieux non rencontré pourrait coûter jusqu’à 9% du montant accumulé – contre 6% lorsque l’objectif est atteint, comme le mentionne Mireille : «Sur 8500$, on a du payer approximativement 1000$ à Indiegogo. C’est comme ça qu’ils se financent, bien sûr.»

«Ce sont des choses qu’on ne sait pas trop quand on commence, admet Audrey à son tour. Quand tu visualises ta production, ensuite, tu te dis "cool, on a 8500$", mais tu déchantes quand tu réalises que tu es plus proche de 6500$ une fois tous les frais techniques payés à la plateforme, pour les cartes de crédit, etc. C’était un peu décevant, pour ça.» En rappelant qu’il faut vraiment connaître les rouages d’une telle plateforme, Mireille et Audrey ressortent pourtant satisfaites de la concrétisation de ce projet qui fut sans anicroche, selon St-Pierre: «On a été vraiment chanceuses, ça a été une belle histoire. On n’a pas eu de querelles, même avec 30 collaborateurs.»

C’est pourtant Audrey qui aura le dernier mot, sorte d’«avis à tous» qui pourra servir aux suivants  «Ce qui est triste, quand même, c’est que l’argent amassé n’a pas servi à payer des artistes, il a servi à payer du papier, en fin de compte. Ça m’a fait faire un grand constat sur le milieu de l’édition. C’est sûr que c’était très ambitieux, mais ça reste que c’est difficile de faire quelque chose de viable et d’avoir un salaire décent pour les artisans et artistes du livre.»

Hôtel Jolicoeur est de nouveau disponible en librairie, en seconde édition et couverture souple noire.

hoteljolicoeur.com