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En as-tu vraiment besoin? Sérieusement?
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En as-tu vraiment besoin? Sérieusement?

N’eût été une rencontre fortuite à La soirée est encore jeune!, jamais au grand jamais je n’aurais lu le livre de Pierre-Yves McSween, comptable professionnel agréé, chroniqueur affaires et économie au 98,5 et aussi mon collègue qui collabore au Voir. Jamais. Pas seulement parce que ce genre d’essai me laisse froid et m’ennuie, mais surtout parce qu’il baigne dans un moralisme et une cohérence de gestionnaire; en fait, un peu ce que je déteste.

Dans son bouquin En as-tu vraiment besoin?, McSween scrute la vie et ses facettes dans la lorgnette du «besoin». Il assoit son raisonnement sur «la spirale de l’endettement» qui un jour nous empêche de dormir, «les échecs financiers», «la détresse économique», «la précarité», «l’absence de marge de manœuvre qui nous condamne à la chaise du crédit». Sa méthode est alarmiste et affolante. McSween réduit les élans de l’homme faillible à un simple calcul matériel.

Or la vie c’est beau. Beau dans sa futilité. Beau dans ses excès, dans ses passions, dans sa démesure, dans ses rêves, dans sa création, dans ses aspirations, dans sa déraison, dans sa folie. Beau même quand elle échappe à toute logique, en fait surtout beau quand elle échappe à toute logique. Beau quand elle va au-delà du calcul. Magnifique dans ses failles et son humanité.

Je ne dis pas que certains de ses conseils ne sont pas pertinents. Il brandit par exemple le spectre des avances de fonds, de l’influence d’autrui. Il avance quelques bons conseils de négociation et nous demande si on a vraiment besoin d’une faillite. Comme si on allait répondre oui.

Non, le problème, c’est que dans son œil, la joie se calcule en dollar payé ou économisé.

Du coup, dans son schème le plaisir n’a pas sa place, la satisfaction non plus, surtout quand elle échappe à la logique. Il reproche aux marques de vendre du rêve. Et alors? C’est important le rêve, nécessaire, essentiel. Dans la spirale de la consommation entre aussi en ligne de compte une délectation. Ben oui, dites-moi, pourquoi porter un manteau d’hiver neuf quand notre vieil anorak de 2003 fait encore la job? Pourquoi? C’est vrai, avec un raisonnement pareil, on pourrait encore porter des tuniques.

Ce qui échappe aussi à McSween, c’est la notion de beauté et sa quête. Beauté qui n’est pas la même pour tous, j’en conviens. Or tout n’est pas que simplicité volontaire. L’esthétisme, la finesse, le raffinement élèvent l’âme. Le calcul n’a rien à voir là-dedans. Qu’on n’ait pas les moyens de se payer un Riopelle n’enlève rien au fait qu’il est édifiant de le regarder. Et si l’émotion qu’il provoque justifie le besoin de se le procurer, on peut aussi s’endetter et l’acquérir. Bien sûr, ce n’est pas donné à tous.

Avec des En as-tu vraiment besoin?, il n’y aurait pas de Pièta, pas de David, pas de Joconde, pas de Vatican, pas de Colisée, pas de tour Eiffel, pas de Louvre, pas de Champs Élysée, pas d’Arc de Triomphe. Ni l’Italie ni la France n’existeraient, l’art non plus. Parce que ces beautés ne répondent pas à un calcul économique. Le besoin n’est pas financier.

McSween s’en prend aussi aux voitures. Bien sûr qu’on n’a pas vraiment besoin d’une automobile neuve. Tout le monde sait que l’auto n’est pas un investissement. Or on peut ressentir une jouissance devant l’élégance d’une ligne ou la performance d’un moteur. Même chose pour la mode, les vêtements, les chaussures.

Mon collègue qui, j’en suis certain, n’est pas vraiment toujours sérieux arrive même à rabaisser l’amour à un bien qui s’évalue en niveau d’endettement et les enfants à un budget.

Et pourquoi se marier? En a-t-on vraiment besoin? Cynique à souhait, McSween réduit les symboles de l’union à un renouvellement de prêt hypothécaire. Ben non, on n’est pas obligé de se marier. Il n’est pas nécessaire de faire des mariages à l’italienne, mais il peut y avoir aussi quelque chose de beau dans le mariage. Comment nier le besoin qu’éprouvent certains amants désireux de consacrer leur amour?

Et le voyage aussi, il en parle. En as-tu vraiment besoin, demande-t-il? Oui, justement! Parce qu’il ouvre les esprits, fait découvrir les cultures étrangères, dresse un mur contre le racisme et la xénophobie, évite l’enfermement et l’étouffement. Ce n’est pas, comme il le prétend, une dépense au même titre qu’un spa dans la cour.

Je ne sais pas jusqu’à quel point Pierre-Yves McSween est sérieux. S’il provoque pour jouer. Mais dans cet ouvrage, tout n’est que calcul, valorisation sociale et fric.

J’espère qu’il est heureux et pas seulement calculateur. Quant à moi, la vie qu’il prône, je n’en veux guère.

Tout ça pour vous dire que ce bouquin manque de poésie, de délectation, de bien-être, de volupté, de bonheur, de ravissement, d’allégresse, voire d’euphorie.

La vie n’est pas une calculatrice. La vie, c’est un cœur qui bat.


N.D.L.R. Suite à la lecture du texte de Franco Nuovo, notre collaborateur Pierre-Yves McSween a souhaité lui adresser un court message que nous transcrivons ici.

«Cher collègue, j’aurais aimé que tous les Québécois aient les moyens de vivre cette vie de cigale dont vous parlez. Malheureusement, ne pas avoir à compter est le privilège d’une minorité. Sans rancune.»

Pierre-Yves «Calculatrice» McSween

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