Inhumaines… pas tant
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Inhumaines… pas tant

Avec Inhumaines, Philippe Claudel n’aurait certainement pas remporté le prix Goncourt des lycéens que lui a valu Le rapport de Brodeck en 2007. Enfin, je ne crois pas. Ou peut-être que oui. Peut-être que les 2000 élèves de France qui constituent ce jury le lui auraient décerné pour son inconvenance, son sens de la provocation, sa façon crue de raconter des histoires et de parler de cul, de délirer, d’imaginer l’inimaginable et de transformer sa plume en épée meurtrière au nom de la liberté d’expression pour s’opposer à toute forme de rectitude. Peut-être.

Entre vous et moi, je ne savais trop à quoi m’attendre et je ne sais trop comment en parler ni par quel bout commencer.

Comme tout le monde, j’ai tout de suite voulu voir ce que disait la quatrième de couverture. Je ne savais trop à quoi m’attendre, dis-je, de ce roman qui finalement n’en est pas un, d’autant qu’il n’y avait ni résumé ni mise en situation sinon ces quelques mots: «Nous sommes devenus des monstres. On pourrait s’en affliger. Mieux vaut en rire.» Point. Basta.

En couverture de ce petit bouquin de 130 pages, aucune référence aux monstres sinon deux couples habillés, enlacés dans une position qu’on pourrait croire suggestive.

Intrigant.

En fait, Inhumaines n’est même pas un roman. Il s’agit plutôt d’une vingtaine de courtes histoires sans véritables liens sinon des personnages, certains plus familiers que d’autres, qu’on retrouve de temps en temps dans un ou dans l’autre des récits.

Bon, si je voulais faire simple et résumer, je dirais: «C’est fucké!»

Un voyage aux limites de l’inhumain; de l’humour plus que noir qui révèle le côté désespérant de l’Homme, ses travers, son étrangeté. Inhumaines, c’est Gros dégueulasse de Reiser transposé sous la plume d’un remarquable écrivain. C’est le Professeur Choron drapé dans sa toge de provocateur. Et ce n’est pas si loin d’une probable réalité.

En fait, Inhumaines est terriblement français. Terriblement dans le sens de «terrible», parce qu’il émane d’une culture qui manie avec adresse l’insolence, l’effronterie et l’impudique quelquefois jusqu’à la frontière de l’obscène. Inhumaines est gaulois.

Bon. Et je n’ai toujours pas allumé de lumière, ne serait-ce que pour vous éclairer un peu. Et vous verrez… Et peut-être que vous vous désolerez… Et enfin peut-être que, comme le souhaite Claudel, vous rigolerez plutôt que d’être affligé.

Ce type, par exemple, qui pour Noël offre à sa femme qui n’aime pas les bijoux trois hommes bien emballés, qu’il glisse sous le sapin. «Pourquoi trois? Un pour chaque orifice.»

Ou ce collègue du service de comptabilité qui a épousé une ourse. Une ourse en blanc. C’est un mariage, après tout. «Les mariages mixtes se multiplient et ne choquent plus personne.»

Et ce confrère aimant tant les animaux de compagnie qu’il partage son jacuzzi avec des poissons, «cinq poissons de tailles différentes qui nageaient dans une eau trouble». Il invite ses camarades à baisser pantalon et slip et à se glisser dans l’eau, les jambes ouvertes et immergées. Je passe sur la description du sexe de tout un chacun et sur «le poisson qui a ouvert grand sa gueule et a gobé le gland» d’un des invités, puis d’un autre et d’un autre. «Le plaisir qu’ils avaient ressenti n’avait pas d’équivalent. Aucune bouche féminine ne parvenait à la hauteur de la gueule de ce poisson.»

Peut-être est-ce que ça suffit? Il faut savoir toutefois que ces détails grivois se fondent dans des histoires trop bien écrites pour être totalement étranges.

Il y a du Devos aussi, dans tout ça. «Ma femme est morte il y a quelques jours. Sans prévenir. L’ingrate. Je l’ai remplacée tout de suite. J’ai pris la même. Pourquoi changer? Le jour de l’enterrement, je suis venu avec elle…»

Rien ne nous est épargné. Ni le cannibalisme, ni la zoophilie, ni le sarcasme, ni l’ironie, ni l’irrévérence, ni les inégalités, ni la cruauté, ni l’avortement et les principes religieux, ni les incivilités, ni le racisme, ni les préjugés autopsiés envers des pauvres qu’on parque comme des bêtes dans une société à deux vitesses «où les riches passent leur temps à s’enrichir et où les pauvres passent le leur à s’appauvrir, rien ne sert que les seconds soient dans le même espace que les premiers».

Philippe Claudel nous traîne, sans gêne ni retenue, dans nos contradictions et la fange de nos existences.

«Il était jeune. Barbu. Arabe évidemment. Il y en a partout. De banlieue sans doute. Ces gens aiment vivre dans des quartiers inesthétiques. Inconfortables. Je n’ai jamais compris pourquoi. On vit si bien dans de gracieux pavillons. Spacieux. Carrelés…»

Alors, lisez Inhumaines, pour vous désoler ou pour en rire…

Inhumaines
Inhumaines
Philippe Claudel
Stock, 176 pages, 2017
ISBN : 9782234073678

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