Amélie Panneton: tricoter des histoires
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Amélie Panneton: tricoter des histoires

Amélie Panneton construits des histoires comme d’autres montent des mailles. Elle nous révèle son second effort, un livre sensible et cousu de fil rouge paru aux Éditions de Ta Mère. 

Il y a eu Le charme discret du café filtre, recueil de nouvelles paru en 2011, puis Petite laine. Des récits bas-vilains qui s’entremêlent et célèbrent la mixité sociale de St-Roch. Un quartier de Québec que l’auteure associe à sa jeunesse qu’elle n’a même pas encore vu flétrir, précisons-le, au début de la vingtaine et ses expériences initiatiques : un appartement à soi, un emploi d’adulte. L’âge de la quasi-raison, des joyeux excès, des folies bien arrosées et de l’amitié, surtout. C’est d’ailleurs le thème de son nouveau et premier roman. « [Ce décor] s’est comme imposé. Pas nécessairement parce que je transférais des expériences que j’ai vécues, mais juste par cette charge émotive du quartier qui, pour moi, est liée à cette période-là de la vie de quelqu’un, même des personnages de fiction. »

Ces protagonistes, elles sont quatre : Zina, Marjolaine, Marie et Alexandra. Quatre vieilles dames («j’ai l’impression qu’on n’a pas souvent de gens âgés en fiction », dira Amélie Panneton) qui ressassent leur passé de colocataire non pas sans amertume. Craintives, peut-être, prudentes devant cette documentariste qui tente de leur tirer les vers du nez en vue d’une expo au Musée Jean-Paul L’Allier. Un statement politique, avouera l’écrivaine, un hommage au rédempteur de la Basse-Ville et un ancien maire qui donne son nom à cette institution hypothétique du futur.

C’était mieux avant

La nostalgie est l’autre pierre angulaire de Petite laine. « J’étais vraiment intéressée par la limite un peu floue entre les souvenirs et les mensonges. » Ces mémoires qu’on embellit, qu’on auréole de lumière et idéalise. Des petites vies normales qui acquièrent aussi une profondeur par l’écriture, magnifiées,  comme dans  les nouvelles d’Anton Tchekov et Alice Munroe – idoles littéraires d’Amélie. « Je trouve ça intéressant de prendre le temps d’être avec des personnes qui sont plus ou moins ordinaires même si, comme, mettons, Zina a un caractère qui touche un peu à l’extraordinaire. En même temps, c’est pas quelqu’un qui a accompli de grandes choses, qui va entrer dans les livres d’histoire. »

Dans le livre, les amies viennent à raconter leur adulescence à l’âge d’or de Tumblr, des trahisons au nom de l’amour, une période pavée de pauvreté pour la plupart, meublée de bottes qui se laissent traverser par la neige et du café qu’on vole à son employeur pour sauver quelques sous. Un chapitre chaotique marqué par le tricot graffiti, une pratique actuelle et ancrée dans le street art pour lequel Amélie cultive un intérêt certain. « J’ai commencé une maîtrise en études urbaines et je pensais beaucoup, à cause de mon mémoire, à l’engagement dans la ville, à la façon dont les gens se l’approprient physiquement. J’ai fait un petit projet sur le yarn bombing et ça m’a vraiment, vraiment allumée. »  Étrangement, n’en déplaise aux chauvins, c’est les balades en bordure de la voie ferrée du Canadien Pacifique à Montréal, séparant le Plateau à Rosemont, qui lui permettra de découvrir cette forme d’art laineuse et somme toute assez humoristique. « Il y a quelque chose de vraiment absurde dans le tricot graffiti. Dans le sens que tricoter, ça prend du temps! Moi je tricote depuis une quinzaine d’années et je suis consciente du temps que ça peut avoir pris. Et en même temps, on le met dans l’espace public, c’est éphémère, on l’abandonne…. Des fois ça peut durer seulement 48h ou 72h. » Il y a aussi ce contraste entre une esthétique légèrement surannée, associée à une certaine idée du Cercle des fermières, et l’illégalité de la chose.

Les bonnes grand-mères et les vieilles filles sages n’ont donc pas le monopole du tricot. Amélie Panneton contribue à déboulonner ce mythe en mettant en scène Zina, un personnage insaisissable, une agente de chaos, l’architecture d’une fin qui décontenance. « Moi, j’aime ça lire des livres où tout n’est pas bien ficelé, comme un tissu qu’on coupe et qui s’effiloche un petit peu sur les bords. »

Petite laine
Les éditions de ta mère
Disponible maintenant

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