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Contes pour motocyclistes

Le rédac-chef a envoyé un mot: «… faites ce que vous voulez, mais pour le prochain numéro… l’idée c’est: Québec + été = envie de prendre la route.»

J’ai accusé réception de son message et il m’a répondu: «Comment lire en moto et demeurer en vie… :)» Rigolo. Y avait-il un message?

Alors j’ai cherché. J’ai demandé à Karyne Lefebvre, à Claudia Larochelle, au libraire à Radio-Canada, bref, à pas mal tous ceux que je croisais s’ils n’avaient pas en tête le nom d’un auteur québécois, un romancier qui aurait écrit un bouquin où il était question de motocyclette sans en être forcément l’idée centrale ni un personnage omniprésent. Non, juste une motocyclette présente, comme ça, de temps en temps.

Eh ben, pas si facile! Zéro réponse jusqu’au jour où monsieur le libraire m’a arrêté dans le couloir, tout heureux de m’annoncer qu’il avait déniché Contes pour motocyclistes de Jim Cornu. Évidemment, un titre presque impossible à trouver sauf… je dis bien sauf à la Grande Bibliothèque ou si on le commande directement à l’éditeur, Joey Cornu.

Jim Cornu, sur qui je n’ai trouvé pratiquement aucune information, même sur Google, a écrit ce recueil de nouvelles autour de 2010. Trois nouvelles, trois récits, trois fois la route et trois fois la moto. Bingo.

Preuve en est une fois encore que la littérature, et même la plus commune, traverse le temps.

C’est inégal, mais pas si mal. J’ai pris plaisir à rouler avec les personnages de Cornu, à parcourir les routes du Québec et de l’Amérique du Nord, à retrouver des sensations que seule procure cette bête à deux roues qui gronde et se révolte entre nos jambes.

À la lecture du premier récit, «Histoire de bitume et d’autres petites choses vivantes», j’ai bien reconnu chez ce «motard» qui avalait la 138 sur la rive nord du Saint-Laurent la passion de celui qui voit et qui sent, «l’odorat étant le seul de nos cinq sens qui soit logé dans le cerveau des émotions». La moto, qui fait bien sûr appel aussi aux quatre autres et même un peu au sixième baptisé l’intuition, sollicite particulièrement celui-là.

C’eût été parfait si l’aventure ne s’était pas transformée en déconfiture, avec notre héros coincé entre deux camions, traqué par un mastodonte tel le personnage de Duel baigné par une pluie tropicale, mais à cette différence qu’elle était froide, victime d’une sortie de route qui n’a jamais rien d’agréable. Mais la moto, c’est ça aussi: le danger, le dérapage, la chute possible et l’immobilisation dans un fossé sous une bécane qui vous empêche de bouger. Le personnage de cette première histoire se serait bien passé du danger. J’en suis sûr.

La troisième nouvelle rappelant que «tout est relatif» nage dans d’autres eaux. Elle fait référence à Russell, à Kant, à la vitesse, au déplacement, à la force du vent, à l’expérience spatio-temporelle, à la science et à la dissidence qui lui fait souvent défaut et, enfin, à la beauté d’une vieille Harley.

Or, des trois voyages, j’ai préféré le second, intitulé «Mon ami Jack».

Plus costaud, plus senti, mieux écrit que les deux autres. On glisse ici dans le romanesque. L’auteur laisse parler son cœur et ses tripes. La moto y est omniprésente, mais elle n’est que le prétexte aux solides liens humains qui se tissent. En fait, c’est ce que je cherchais, ce que je souhaitais trouver; un récit touchant, poignant. J’ignore s’il est vrai.

La motocyclette n’est ici que le prétexte, celui d’une relation qui s’installe entre un jeune homme qui vient d’être opéré pour une appendicite et son chirurgien qui a tout, «le talent, l’argent, la reconnaissance sociale…», mais à qui il ne manque qu’une chose: l’espace. Et voilà qu’un rendez-vous improvisé devient le premier coup d’accélérateur pour deux hommes que tout sépare et qui ensemble, sans but précis, traverseront l’Amérique, du Québec au Pacifique en passant par l’Arizona et le Nouveau-Mexique. Je sais, ce résumé fait cucul. Or Cornu, qui dédie son récit à John (Jack) McG (?), parvient ici à évoquer l’humanité à travers la force du silence. Il raconte la naissance d’une amitié que les non-dits cimentent. Il symbolise le rapprochement en utilisant habilement la métaphore de la route. Il met de l’avant l’ouverture d’esprit, l’acceptation de l’autre, le dépassement et la découverte de soi; les trésors que nous lèguent les vrais voyages; la liberté. Parce que l’air de rien, à moto, surtout sur des milliers de kilomètres, on est seul dans sa tête et parfois même dans celle de l’autre.

Comme disait Moustaki qui a roulé à moto presque jusqu’à la fin de sa vie: «La liberté a un prix: le danger et l’inconfort.»

Contes pour motocyclistes
Contes pour motocyclistes
Jim Cornu
Joey Cornu Éditeur, 171 pages, 2010
ISBN : 9782922976236