Eric Dupont : Toutes les routes mènent à Minas Gerais
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Eric Dupont : Toutes les routes mènent à Minas Gerais

Entretien avec l’écrivain Eric Dupont chez lui, au moment de la parution de son plus récent livre, La route du lilas, et quelques jours après la nomination de la traduction anglaise de La fiancée américaine à l’un des plus prestigieux prix canadiens, le Giller.

Six années ont passé depuis la parution de La fiancée américaine, l’un des récents succès monstres en littérature québécoise. Lauréat du Prix des libraires et du Prix littéraire des collégiens, le livre avait fait un réel tabac en librairie, trônant au sommet des meilleures ventes plusieurs mois après sa parution. L’auteur s’est fait attendre de son public, un lectorat ayant considérablement augmenté, il va sans dire. Mais à la lecture de La route du lilas, on comprend que ce dernier n’a pas chômé, livrant une somme de près de 600 pages, voyageant de Rio de Janeiro jusqu’à l’arrière-pays brésilien en passant par le sud des Grands Lacs, Montréal, Paris et Notre-Dame-du-Cachalot.

Deux femmes prennent chaque année la route du lilas (route fictive imaginée ici par l’auteur), suivant ainsi la fleuraison de cette plante en partant du Midwest américain jusqu’aux affluents du fleuve Saint-Laurent. Elles s’adjoignent d’une troisième personne, Pia, de Minas Gerais, aux confins du Brésil, qui semble dans une fuite en avant. Pourquoi et vers où? Deux questions qui seront le moteur même du présent livre. Si La fiancée américaine était composé comme un opéra, sorte de fil d’Ariane réunissant les multiples récits qu’on y retrouvait, l’auteur préfère ici l’histoire d’une plante qu’il souhaite fédératrice.

«Le lilas est une plante emblématique pour moi et pour beaucoup de gens, dit Eric Dupont. C’est très difficile d’arriver devant les gens et de les intéresser à des histoires qui ne sont pas les leurs. J’ai encore tenté de trouver un élément fédérateur, et si dans La fiancée américaineLa Tosca (un opéra de Verdi) était un élément sensoriel et cérébral, cette fois-ci, le lilas est purement sensoriel. Le lilas est associé à l’enfance, à l’école, à la fin des classes, une espèce d’affection maternelle. Lorsqu’on propose le lilas comme point de rencontre entre le lecteur et l’auteur, on a un terrain de rencontre très fertile, sans mauvais jeu de mots. On a tous une histoire avec le lilas. La mienne en est une comme cent autres.»

«Brazil is not for beginners»

Si l’œuvre de Dupont nous a fait voyager de la Gaspésie jusqu’en Italie en passant par Berlin, c’est au cœur de l’Amérique latine que La route du lilas prend racine. Pour l’auteur, c’est une phrase d’une poète américaine qui, pour lui, représente toute la complexité du Brésil: «Elizabeth Bishop disait: Brazil is not for beginners. C’est un pays très compliqué, une société avec ses propres règles, presque culturellement autosuffisante, c’est tout cela que je trouvais intéressant.»

Partageant sa vie depuis plus de 10 ans avec un Brésilien, Eric Dupont savait qu’il allait un jour écrire sur ce pays qu’il fréquente depuis longtemps, mais pas avant d’en connaître la langue. C’était pour lui essentiel d’entendre ce pays se raconter par des sources primaires pour pouvoir lui faire honneur.

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Pour un écrivain qui aime jouer avec les codes du réel dans ses propositions littéraires, aborder la société brésilienne n’est pas chose facile: «La préoccupation avec la vraisemblance n’est pas la même là-bas qu’ici. Le travail sur un certain réalisme magique ne peut pas se faire de la même façon si l’on veut rendre compte d’une réalité. Il y a des gants blancs qu’on ne met pas là-bas, il y a un rapport aux extrêmes qui n’est pas le même», explique l’auteur, en rappelant qu’il n’y a qu’au Brésil qu’un candidat à la présidentielle (depuis élu président) peut se faire poignarder en pleine foule et en direct à la télévision. Mais si les errances géographiques et les sauts dans le temps sont monnaie courante dans La route du lilas, la langue est primordiale pour Dupont, désirant qu’à chaque page, le lecteur sache quelle subjectivité prend la parole. «Je veux absolument que l’on comprenne, partout dans le livre, qu’il s’agit d’un Québécois qui parle du Brésil, que c’est Dupont qui parle, que l’on comprenne d’où j’écris.»

Portraits de femmes

Ce sont les femmes qui portent entièrement cette Route du lilas, qu’on pense à Édith Piaf qui erre en ses pages, à Isabella Preston «la reine de l’horticulture ornementale», ou à Léopoldine de Habsbourg, «cette obscure archiduchesse autrichienne méconnue même des Autrichiens, qui est allée mourir au Brésil et dont seuls les Brésiliens se souviennent et même là» (l’un des personnages clés du roman). Tous voient leurs destins s’entremêler dans cette fresque romanesque pour tenter de cerner une autre réflexion brésilienne de l’auteur. «Entre 4000 et 5000 Brésiliennes meurent chaque année de violence conjugale. C’est là que je me suis intéressé à la question: est-ce qu’il existe un endroit sur terre où la femme est à l’abri de la violence masculine? Non, il n’existe pas cet endroit-là. […] Le Brésil nous rappelle cette triste réalité: on ne pourra pas parler de progrès social tant et aussi longtemps qu’une moitié de l’humanité se sentira menacée par l’autre. La porte de la barbarie est toujours entrouverte.»

Roman ample aux moteurs multiples, La route du lilas propose un parcours en terre typiquement dupontienne, où la langue s’amuse et les faux-semblants sont nombreux. Un peu comme les premiers effluves du lilas nous arrivent en mai pour nous rappeler la fin des classes, un nouveau roman d’Eric Dupont qui paraît à l’automne nous assure un hiver au chaud avec de longues heures de lecture de ces mots que l’auteur nous promet avoir écrits avec le cœur.

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