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Lula Carballo : L'enfant du hasard
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Lula Carballo : L’enfant du hasard

Au printemps dernier, elle publiait son premier roman, Créatures du hasard, aux éditions Le Cheval d’août. Un récit qui soulève les pans de la vie de plusieurs femmes, à travers les yeux d’une jeune narratrice, rebelle et marginale.

Les premiers fragments de cette histoire ont commencé à prendre forme alors qu’elle avait 18 ans et n’ont cessé d’habiter la jeune autrice. Dans cet hommage à sa grand-mère Régina, Lula Carballo relate ses souvenirs d’enfance à travers lesquels elle fait revivre les femmes de sa vie. Il ne s’agit pas d’une autobiographie, mais d’une fiction romancée dont la plupart des personnages souffrent d’un problème de jeu compulsif.

Filiation d’une microsociété féminine

Derrière les portes de ces petites maisons entassées dans la même cour, on découvre les créatures du récit: la petite fille, la mère, les tantes, la grand-mère, la voisine Yazina et la fille de cette dernière, qui forment une collectivité, toutes conscientes des failles de chacune. «C’est quelque chose que j’ai vécu, mais dont je ne m’étais pas rendu compte avant de commencer à écrire. Toute la précarité que vivent ces femmes, un peu marginales, mais qui essaient de s’en sortir par elles-mêmes. Elles vivent de manière collective, ensemble mais à l’écart.»

Les hommes sont absents du récit et il s’agit là d’un choix volontaire et féministe. «L’Uruguay étant une société machiste, même encore aujourd’hui, je me suis lancé comme défi d’imaginer comment ma mère et ma grand-mère auraient pu s’en sortir si mon père n’avait pas été là. Elles auraient dû s’entraider, donc ça crée une sorte de solidarité forcée par la violence. La violence sociale qui ne leur donne pas de place.»

Dans ce portrait, les liens mère-fille sont décortiqués à travers le regard extrêmement lucide de la narratrice. «Ma mère m’a eue à 18 ans, donc ma filiation avec elle, c’est plus une sorte d’entraide dès l’enfance. Elle n’a jamais travaillé et elle a eu un enfant avec son premier amour. C’est un lien très fort et en même temps un peu forcé parce que j’étais un accident.»

Manipulation du souvenir par la langue

À son arrivée au Québec, Lula Carballo ne parlait pas le français. Aujourd’hui, c’est à travers cette langue qu’elle «cherche à se définir». Elle a choisi le français par amour, mais aussi par besoin, celui de prendre place, d’exister. Elle se rappelle cette période où elle ne pouvait s’exprimer ni dans sa langue maternelle ni en français. «Ça a été un choc tellement grand que ça m’a fait plonger encore plus dans le français. J’étais adolescente, le moment de la vie où on essaie de s’affirmer et de se définir, et j’étais coupée de la parole.»

Aujourd’hui, elle a un rapport de plasticienne à la langue. La distance qu’elle revendique lui permet de travailler cette «matière première», en ayant toujours en tête les règles, les structures et les possibilités formelles. «Pour moi, l’écriture est une construction même si je parle de choses que je connais. J’ai voulu faire un travail de dépouillement de l’écriture avec ce récit, aller chercher seulement des instantanés de mon enfance, travailler la structure des fragments en me détachant de l’histoire.»

En ce sens, elle rejoint la démarche de Sophie Calle, que Lula Carballo cite comme une de ses inspirations. Sophie Calle est une excellente metteuse en scène du réel, qu’elle construit et déconstruit à sa guise, jouant avec les fils de l’intimité.

«Souvent, on rattache le récit à l’expérience. Et je ne le cache pas, c’est une enfance qui m’est totalement familière, mais il y a une construction autour de ça, tout ce que je raconte dans le récit ne s’est pas produit.» Créatures du hasard, par sa forme fragmentée, la présence d’images tirées du réel, les souvenirs subjectifs, les teintes de la langue québécoise, est un collage, une invitation pour les lecteurs à en combler les trous et les absences.

Un long fleuve chaotique

Pour un premier roman, Créatures du hasard a connu un succès extraordinaire. Et cette reconnaissance a été un baume pour son autrice, qui avoue que le contexte de l’écriture a été très douloureux et qu’elle a même failli mourir. «Quand j’étais étudiante en littérature, et je parle de mon expérience, tout ce qu’on faisait avec moi, c’était de démolir mes intentions, d’essayer de casser ma démarche. Tu es dans un cadre universitaire et il faut que tu travailles fort. Mais il faut aussi que tu travailles fort ton estime de toi.»

Même la dépression ou encore la perte d’un être cher n’a pu éteindre cette lumière dans le regard de la femme assise en face de nous. D’ailleurs, cet événement fut un déclic. Un éveil qui l’a menée à cogner littéralement à la porte de son éditrice.

Elle n’est plus non plus l’enfant sensible qui se roulait en boule pour pleurer. Cette sensibilité est désormais accompagnée d’une certaine férocité. La même que possède la petite fille du récit, inspirée de sa sœur, avoue-t-elle. Aujourd’hui, elle a choisi de faire l’un des métiers «les plus austères et marginaux en art», parce que sa parole si rudement acquise a encore des choses à dire.