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Simon Boulerice : «Un grand sourire blessé»
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Simon Boulerice : «Un grand sourire blessé»

À l’aube de son «one night stand» dans une église dans le cadre de Québec en toutes lettres, Simon Boulerice revient sur la création de son roman le plus lubriquement ludique à ce jour, sa fiction autobiographique Géolocaliser l’amour.

Puisées à même ses pêches sur les applications de rencontres, sur Tinder et Grindr parce qu’on se plaît à les nommer, les saynètes répertoriées dans ce livre de 2016 sont vraiment venues anoblir la quête des âmes esseulées. Sous la plume de Simon le bienveillant, les célibataires ont pu cueillir rires et réconfort. Les plus chanceux, eux, s’en sont quand même émus et délectés. Il en va, à notre sens, d’une des parutions phares des Éditions de Ta Mère.

Quoiqu’en disent notre petit doigt et le prénom du narrateur, ledit ouvrage ne vient pas chicoter la pudeur de celui qui le signe. Discret, Simon Boulerice a su préserver son petit jardin secret. «J’ai fait beaucoup de lectures dans plusieurs événements et j’ai toujours été convaincu que ce Simon-là était très près de moi et, en même temps, que c’était aussi une création. C’est un “moi” qui est transformé, qui est magnifié, ou, en tout cas, j’ose surtout dire hypertrophié dans tout ce qu’il y a de plus tragique, de pathétique. Je ne suis pas ce Simon-là, mais je lui ressemble sous plusieurs aspects. C’est aussi un livre que j’ai publié alors que je n’étais pas amoureux. Maintenant, je suis en couple depuis trois ans. C’est un moment de ma vie. Je n’ai pas été malheureux, c’est même quelque chose que j’ai écrit dans une forme de joie parce que pour moi, il y a une part de dérision. Je te dirais que c’est un grand sourire blessé ce livre-là, c’est un sourire cassé, mais il y a du sourire quand même. Je trouve que les plus beaux sourires sont ceux qui recèlent autre chose, ceux qui camouflent autre chose.»

Plutôt que de tomber dans le piège du cliché générationnel qui se tenait devant lui, le père de Javotte et de L’enfant mascara s’est efforcé de tendre une perche à tout le monde. Les millénariaux comme les boomers, les jeunes autant que les vieux. «En fait, je parle de solitude, je parle de l’incapacité à rentrer complètement en communication, à créer des rencontres saines. À mon sens, les applications de rencontres n’ont pas détruit quoi que ce soit. […] Moi, je n’aime vraiment pas diaboliser les réseaux de rencontres parce que j’ai quand même découvert l’amour grâce à Tinder. Pour vrai. C’est une façon d’entrer en communion, en relation. C’est tout à fait légitime.»

Il est, néanmoins, question du concept ou du complexe de «buffet à volonté» dans cette œuvre en totale osmose avec notre temps. Le personnage principal en dénonce les revers, d’une certaine façon, s’en chagrine sans filtre. Géolocaliser l’amour, mine de rien, appelle à la douceur et la tendresse à l’égard d’autrui, de celles et ceux qui croisent notre route le temps d’un match et, peut-être, d’un rendez-vous à l’aveuglette dans le monde réel. «Mais au-delà de ça, quand même, c’est une façon d’être relié aux autres. C’est pour ça que je peux pas cracher là-dessus parce que, moi, ça a été ben compliqué! Moi qui suis tellement sauvage et malhabile, je me demande si je serais pas encore vierge aujourd’hui! Sans internet, mes histoires d’amour auraient été un long fleuve tranquille, je crois.»

Simon Boulerice   (crédit : Camille Tellier)

Ça crève les yeux: on remarque quand même un fort contraste, une dualité chez Simon Boulerice, entre cette image publique pétillante, sa personnalité de gars hyper avenant, mais qui s’avoue trop gêné pour aborder quelqu’un de vive voix dans un contexte de séduction. N’est-ce pas un peu difficile de porter la cape de cet énergique personnage au quotidien? «Effectivement, je pense que tu me cernes bien. C’est-à-dire que les gens se sentent très près de moi. […] Souvent, les gens me parlent, mais ils sont toujours très gentils. Je ne reçois que très peu de haine. On me perçoit vraiment comme un garçon très accessible. On me tutoie d’emblée, on me tutoie beaucoup, je crois que c’est assez révélateur et je suis heureux de ça. […] J’ai l’impression que les gens tiennent pour acquis que je suis dans la légèreté alors que c’est faux. Oui, j’ai une grande légèreté et je pense que je suis très ludique. Ça, c’est vraiment vrai. Tu sais, j’ai l’émerveillement facile. J’aime ça jouer à des choses, je suis très joueur, mais en même temps, j’ai aussi un grand côté tragique et je pense que les deux sont très liés. Encore une fois, je reviens à ça. Vraiment. Je sens que ça cohabite bien. Je ne pense pas que je suis un clown triste, mais j’ai cette ambivalence-là, je porte en moi une grande tristesse aussi. Tu sais, j’ai été un ado et un enfant très, très seul. Cette solitude-là, elle n’a pas été si lourde que ça parce que, rapidement, je l’ai transformée en quelque chose d’heureux.»

Un automne chargé à souhait

Au-delà du jeu, de l’écriture et du mouvement, le fin danseur aux qualités verbomotrices en est ces jours-ci à ajouter la jonglerie à sa pratique multidisciplinaire. Rien qu’en cette rentrée, Simon Boulerice modèle son horaire sous les ordres de Marc Labrèche (Cette année-là, sur les ondes de Télé-Québec), de l’inspiration qui passe et revient, des causeries scolaires, de sa pièce Ta maison brûle offerte en librairie depuis le 16 septembre, de son spectacle qu’il donnera à Québec aux côtés de l’illustrateur Richard Vallerand et du compositeur électro Millimetrik.

La mise en lecture de cette proposition scénique sera, par ailleurs, assurée par l’improvisatrice et dramaturge locale Élodie Cuenot. «Moi, j’aime ça faire confiance dans la vie et ce que j’aime [dans ce cas-ci], c’est que ce n’est pas mon projet à moi. On m’a invité. Je peux facilement m’adapter, je me sens souvent comme une éponge. J’ai envie de me dire: “Parfait! Je veux entrer dans l’univers que vous voulez créer.” J’ai un côté malléable, j’ai toujours été comme ça. J’ai longtemps admiré ceux qui sont des délinquants, qui sont tellement affirmés et tout ça. Moi, j’ai dû développer ma délinquance. Ma nature profonde, c’est d’être docile. J’ai du plaisir à obéir dans la vie.»

Et du plaisir tout court, a-t-on envie d’ajouter. Chose certaine: il nous en procure en large dose.

Jeudi le 24 octobre à 20h
Chapelle du Musée de l’Amérique francophone
(Dans le cadre de Québec en toutes lettres)

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