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Comment Sainte-Foy inspire les artistes, en bien et en mal
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Comment Sainte-Foy inspire les artistes, en bien et en mal

On connaît Sainte-Foy pour ses trois centres d’achats et tout autant de cégeps, son Université Laval (exception faite des pavillons voués à l’architecture et aux arts visuels), sa mosquée tristement médiatisée en 2017, ce Phare digne de Dubaï qu’on projette de construire sur le boulevard Laurier, en bordure des ponts… Mais il semblerait, à la lecture de certaines oeuvres, que l’endroit inspire de plus en plus de créateurs. Coup d’oeil sur une micro-tendance artistique.

Sainte-Foy, à bien des égards, pourrait être comparée à Ville d’Anjou. Il en va d’un haut lieu du magasinage, surtout, avec Laurier Québec, Place Sainte-Foy, Place de la Cité et les centres de liquidation sis non loin de l’aéroport. D’une banlieue cossue où il fait bon élever sa marmaille si on a les moyens de s’y payer un plain-pied d’après guerre avec cour.  Mais ça, ce n’est qu’une facette de l’identité de ce quartier franchement bigarré. Il y a, figurez-vous, tout un monde à découvrir au-delà de la faune sapée en Michael Kors.

Dans 1987, c’est là que le jeune Ricardo Trogi réside (chez ses parents) lorsqu’il ne s’affaire pas à voler des radios de char dans le Vieux-Québec.  C’est aussi là que la blonde de Jean Leloup a grandi dans le classique I Lost My Baby, son single radio qui date de 1996. Si on remonte aux temps anciens, l’aquarelliste  britannique George B. Campion a même dépeint le quartier en 1760 et avec La bataille de Sainte-Foy, une toile retraçant la victoire préliminaire des Français pendant la guerre de Sept Ans. 

Avant d’être fusionnée à la Ville de Québec en 2002, du temps où la mairesse Andrée P. Boucher enjolivait nos quotidiens de ses tenues extravagantes et de son rouge à lèvres carmin, la municipalité de Sainte-Foy aura vu naître La Pyramide (bijou architectural Nouvel Âge), le CHUL, la gare d’autobus voisine à la tour d’eau, non loin du marché saisonnier et du Parc Roland-Beaudin qui accueille de sacrés bons concerts en été. Inaugurée en 1961, la Place Laurier (aujourd’hui renommée Laurier Québec) aura largement contribué à dévitaliser le centre-ville et la rue Saint-Joseph, l’artère marchande principale jusqu’alors, avec la promesse de stationnements gratuits et chauffés. À partir de ce moment-là, Sainte-Foy est devenu un haut lieu du commerce au détail, ralliant les magasineurs de la Rive-Sud, de la Beauce et de Bellechasse en son sein. À ce jour, et malgré les efforts de promoteurs immobiliers comme GM Développement, les gens d’affaires derrière l’appellation Nouvo St-Roch, la Basse-Ville peine à attirer les mêmes foules qu’autrefois.

Pour plusieurs, les étudiants des cégeps et de l’Université Laval venus du reste de la province ou d’ailleurs dans le monde, Sainte-Foy constitue souvent une porte d’entrée. C’est précisément ce que Akena Okoko alias KNLO raconte dans Sainte-Foy, une oeuvre déclinée deux parties: un album paru chez 7ième Ciel et un recueil de poésie édité chez Ta mère. Avec ses mots,  ce membre en règle d’Alaclair Ensemble raconte le Sainte-Foy des immigrants, le Sainte-Foy de son père venu du Congo. Pauvres et riches se côtoient de près dans ce quartier. «J’ai eu beaucoup d’amis qui arrivaient directement de contextes rudes détaille-t-il, en évoquant l’aspect très multiculturel du quartier. Ils se font domper ici en secondaire 1, en sixième année… Ils arrivent au Canada et c’est un lieu d’atterrissage. Même les Québécois franco-catholiques qui sont là arrivent souvent d’ailleurs dans la province, en fait. C’est comme une ville dortoir, un laboratoire du futur.»

Sur la pochette d’album de KNLO: la tour d’eau, la fontaine du Parc Roland-Beaudin et les tentes jaune du Marché de Sainte-Foy (Courtoisie: Disques 7ième Ciel)

«À Sainte-Foy, les Africains sont dans leurs cahiers.» – KNLO dans TGV

 

Avec ses nombreuses institutions d’enseignement post-secondaire et ses loyers abordables, essentiellement dans des tours d’habitations aujourd’hui en manque d’amour et construites sous l’ère de Robert Bourassa, Sainte-Foy se fait incontestablement incubateur d’idées nouvelles. C’est dans l’ennui, la précarité, que les êtres sont souvent les plus créatifs.

Annabelle Pelletier-Legros, autrice et comédienne, n’abonde pas  dans le même sens avec son texte (voir extrait plus bas) présenté au Jamais Lu de Québec en 2017. Dans son monologue pavé d’anecdotes truculentes, la femme de théâtre évoque le Sainte-Foy des rêves encore frais, celui des étudiants de région qui y débarquent armés de leurs espoirs, mais qui évoluent dans un décor drabe et déprimant, contraints à traverser de vastes champs de stationnement, à se mettre en danger en bordure de ces routes et rues qui n’ont pas été pensées pour les piétons. La diplômé d’ULAVAL se souvient: « moi, je viens du Bas-du-Fleuve, comme c’est dit dans mon texte, d’un minuscule village de moins de cent personnes. J’ai fait mon Cégep à Rimouski. Le choc a été grand d’arriver à Rimouski, mais avec Sainte-Foy, ça a encore été plus rough. Je capotais, je comprenais pas. J’habitais le plus près de l’université que je pouvais, en pleine avenue Myrand, mais fallait que je marche 25 minutes pour aller à l’école. C’était interminable le chemin Sainte-Foy… En hiver, t’as le goût de te pitcher devant un autobus! »

Cette période sombre, marquée par un bref passage en anthropologie puis une réorientation vers le baccalauréat en théâtre, lui aura néanmoins insufflé une poignée de bonnes lignes dictées à l’occasion du spectacle As-tu détruit quelque chose de laid?, un projet piloté par Catherine Dorion, du temps qu’elle n’était pas encore députée de Taschereau, en clôture du Jamais Lu de 2017. Les écrivains et interprètes Bureau Beige, Simon-Pierre Beaudet et Gabriel Fournier, pour ne nommer qu’eux, y avaient également ajouté leur grain de sel. «Mon arrivée à Québec a été difficile, confie Annabelle. Je crois que c’est en partie dû au milieu dans lequel j’étais et, en plus, j’avais commencé à faire des recherches sur ‘’comment notre environnement peut jouer sur notre santé mentale’’. Je crois que Sainte-Foy peut jouer sur la santé mentale de beaucoup de gens! La déprime, le gris, le fait de ne pas avoir de milieu de vie… Y’a pas de communauté. En tout cas, je la voyais pas, j’étais pas capable de la trouver.»

À l’inverse, François Létourneau perçoit Sainte-Foy comme un nid douillet, un haut lieu du confort. L’homme derrière Série Noire et Les Invincibles y a vécu jusqu’à ses 21 ans et dans l’ancienne paroisse de Saint-Benoît, non loin du Château Bonne Entente et du Campanile. Il n’a quitté le secteur que lorsqu’il a été accepté au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Avec C’est comme ça que je t’aime, sa nouvelle série diffusée sur les ondes de Radio-Canada dès février, le scénariste retourne dans les rues de sa jeunesse en mettant en scène deux couples des années 1970 qui décident d’infiltrer le monde interlope. Forcément, il joue sur le contraste. Le bungalow propret et la pelouse fraîchement tondue de ses protagonistes tranchent avec leur hobby illicite, leurs ambitions meurtrières.  «En plus, assure-t-il, le crime organisé à Sainte-Foy n’était sûrement pas très développé dans ces années-là! Je me suis donc amusé à tout inventer. […] J’ai vraiment eu l’idée de la série pendant un été il y a trois ou quatre ans. C’est l’été où j’ai passé beaucoup de temps à Sainte-Foy parce que mon père, qui avait encore la maison familiale, a déménagé dans une résidence pour personnes âgées. »

De gauche à droite: Patrice Robitaille, François Létourneau, Marilyn Castonguay et Karine Gonthier-Hyndman dans C’est comme ça que je t’aime (Courtoisie: Brigitte Chabot Communications)

À défaut d’avoir tourné le tout in situ, le réalisateur Jean-François Rivard, lui aussi natif de la banlieue de Québec (Loretteville), s’est affairé à reconstituer le lieu, tout en oeuvrant dans le 450. « Le Sainte-Foy de 1974 n’existe plus, explique Létourneau. Sainte-Foy s’est transformé. On a donc trouvé, dans le Vieux-Boucherville, tout un coin qui ressemblait un peu à ça. […] Je pense pas qu’on va berner personne, mais j’ai l’impression que les gens qui ont connu Sainte-Foy dans les années 1970 vont se reconnaître. J’ai écrit des scènes qui se passent à Place de Ville [secteur de l’actuel Parc Roland-Beaudin, ndlr], là où il y a l’aréna. Encore une fois, on n’aurait pas pu tourner là parce que ça a beaucoup changé, mais on a trouvé un endroit qui, moi, me rappelle un peu l’aréna de mon enfance.»

Il existe autant de versions et visions de Ste-Foy qu’il y a de créateurs. Qu’il soit point de chute temporaire ou théâtre de souvenirs heureux, le quartier fait aller les plumes. À force de gentrification dans les quartiers centraux, peut-être qu’un jour et à l’instar de Limoilou ou de Saint-Sauveur, Sainte-Foy se changera en un lieu hip, prisé des artistes prêts à y élire domicile à temps plein. En attendant, KNLO, François Létourneau et Annabelle Pelletier-Legros s’en inspirent à distance. D’autres suivront, sans doute, forts de leurs brainstorms  dans la 800. 

 

C’est comme ça que je t’aime, François Létourneau
Sur les ondes de Radio-Canada dès février 2020

Sainte-Foy, KNLO
(Disques 7ième Ciel et Les Éditions de Ta Mère)

 


Sainte-Foy, par Annabelle Pelletier Legros

Extrait du spectacle collectif As-tu détruit quelque chose de laid aujourd’hui?  présenté dans le cadre du Jamais Lu de Québec en décembre 2017

 

Je m’arrache le tablier
Le lance

Je saute par dessus le comptoir
M’enfarge dans les chaises
Tombe dans les tables
Tout le monde me regarde
Je m’en criss
Je me relève
Pars à course
Dans le centre d’achat

Croise Simon
«Bye Simon»

Pousse la grande porte vitrée
Arrive dehors
J’t’éblouie
J’ai frette
Je cours

J’arrête pas

Arrive à l’intersection impossible

Nérée Tremblay, Quatre Bourgeois, Chemin Sainte-Foy

Tabarnak !
Je me revire de bord
Je retourne de bord ?
No way

Je fais des fuck you à la pyramide
Je la regarde une dernière fois dans les yeux

Pis

Je mets un pied dans la rue
J’attends pu

Fuck «le bonhomme piéton» jamais assez long
Je fonce dans l’intersection
Je me garroche dans le Chemin

Sainte-Foy
Je cours

J’arrête pas
J’ai mal aux poumons
J’ai frette
Je m’en criss
Je m’en retourne
«chez nous»

Je cours
En plein milieu
Sur la ligne jaune

Comme un chevreuil qui sort du bois dans le temps de la chasse

Comme parti trouver le bonheur ailleurs

Je cours
Je me ferme les yeux
Je regarde pas
Je suis ben
pour une fois
Je pense pu a rien
ça faisait longtemps
Je me criss des chars
des autobus
du campus
du monde

pis du reste

Je me ferai frapper
C’est toute

Ce sera moins pire que de continuer
Moins pire que de rester
Dans mon demi sous-sol
de Sainte-Foy

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