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Cannes 2010: Vu

 

Voici un petit bilan à la mi-temps du festival…
 
Pour des raisons hors de notre contrôle (bris de moteur et volcan islandais), il nous fut impossible d’arriver à temps pour le film d’ouverture du festival, Robin Hood de Ridley Scott, de même qu’à la conférence de presse du président du jury, Tim Burton. Toutefois, le timing était parfait pour attraper la projection du premier film en compétition, Tournée de Mathieu Amalric.

Hélas! si les critiques français ont crié au génie devant ce film célébrant les courbes voluptueuses des danseuses d’une troupe de New Burlesque que promène à travers la France un antipathique producteur (Amalric, qui clope, clope et re-clope), ce ne fut pas notre cas… Certes, il y a de beaux moments qui rappellent le cinéma vérité alors que l’on croque sur le vif ces femmes lourdement fardées dans leur intimité, de même que des scènes d’un humour rafraîchissant, mais au final, on a l’impression, à l’instar des danseuses, de s’être fait berner par Amalric.

Au jour 2, le cinéma asiatique a relevé avec bonheur la compétition, à commencer par le très beau drame intimiste du Chinois Wang Xiaoshuai, Chongqing Blues, où l’on suit un père (extraordinaire Wang Xueqi, sérieux candidat pour le prix d’interprétation masculine) dans sa quête de découvrir la vérité sur la mort de son fils. Une magnifique réflexion sur le deuil et l’abandon doublée d’une prenante peinture sociale.

Pour sa part, le Sud-Coréen Im Sangsoo propose un mélodrame aux jouissifs glissements de ton avec The Housemaid, où la lauréate du prix d’interprétation de 2007, l’excellente Jeon Do-Youn (Secret Sunshine de Lee Chang-dong), incarne la nouvelle gouvernante d’une famille qui aura le malheur de céder aux avances de son maître (Lee Jung-Jae, arborant une palette de chocolat finement ciselée). Personnages excessifs, humour décapent et pornographie immobilière en prime.

Dans la catégorie Un certain regard, Manoel de Oliveira, doyen du cinéma, propose L’Etrange affaire Angélica, charmante fantaisie rappelant Buñuel, Chagall et Maupassant. Toutefois, ce conte aux accents surréalistes où un photographe (Ricardo Trêpa) s’éprend d’une jeune mariée décédée (Pilar Lopez de Ayala) qui reprend vie devant son objectif déçoit par son intrigue trop mince.

Jour 3: Sans doute le film hors compétition le plus attendu – pourrait-on parler d’une attente de 23 ans? – Wall Street: Money Never Sleeps a cependant été accueilli assez tièdement. Ce n’est pourtant pas parce qu’Oliver Stone ait perdu la main. Dès les premières images, où il semble caresser de sa caméra les édifices new-yorkais comme il le ferait des courbes d’une femme, le cinéaste américain donne envie de le suivre dans cette histoire de vengeance sur fond de krach boursier. Afin de se venger d’un financier (Josh Brolin, vilain à souhait) qu’il accuse de la mort de son mentor (touchant Frank Langela), un jeune courtier (Shia Labeouf, bien) s’acoquine avec le père de sa fiancée (Carey Mulligan, effacée), Gordon Gekko (Michael Douglas, dangeureusement en forme), sortant tout juste de prison. Malgré une symbolique un peu lourde, incluant bulles de savon et jeux de dominos, ce deuxième volet du grand succès des années 1980 se laisse regarder avec un plaisir coupable… surtout lorsque Douglas est à l’écran.

Jour 4: De loin l’un des meilleurs films de la compétition, Another Year de Mike Leigh prouve que l’on peut écrire de brillants scénarios tout en demeurant dans la simplicité. Ici le réalisateur britannique raconte avec un humour doux-amer et une mise en scène d’un naturalisme réconfortant une année dans la vie d’un couple (Jim Broadbent et Ruth Sheen) dont le bonheur tranquille et la stabilité sont les points d’ancrage de leur entourage, notamment de leur amie Mary (Lesley Manville), adorable fêlée à la recherche de l’homme idéal. Une savoureuse et touchante étude de caractères portée par de superbes acteurs.

Premier film africain à se retrouver en compétition en 13 ans, L’Homme qui crie (titre inspiré de Césaire) du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun relate le douloureux sacrifice qu’aura à faire un ancien champion de natation (Youssouf Djaoro, figé) père d’un fils unique afin de fournir son “effort de guerre” en pleine guerre civile. Si les contrastes entre l’oasis artificiel où se réfugie l’homme et la réalité d’un pays menacé par des rebelles armés s’avèrent saisissant, l’ensemble souffre d’un rythme plutôt laborieux.

Présenté hors compétition, You Will Meet a Tall Dark Stranger de Woody Allen a essuyé un accueil mitigé. Il est vrai que son bon vieux Woody revisitant platement ses thèmes fétiches dans ces chassés-croisés amoureux où une galeriste (Naomi Watts), mariée à un aspirant écrivain (Josh Brolin) et éprise de son patron (Antonio Banderas, conseille à sa mère (Gemma Jones) de consulter une voyante pour oublier que son ex-mari (Anthony Hopkins) est sur le point de refaire sa vie avec une jeune escorte (Lucy Punch). Disons que la conférence de presse, où Brolin riait aux larmes, s’est avérée plus drôle que le film.

Dans la même catégorie que son aîné de 80 ans, Xavier Dolan a ravi la galerie avec son deuxième long métrage, Les Amours imaginaires. Séduits par le même garçon (Niels Schneider, sans doute modèle pour Michel-Ange dans une autre vie), deux amis (Dolan et Monia Chokri, révélation du film) se livrent à un duel amoureux. On le savait doué pour le dialogue, mais on ignorait qu’il pouvait être aussi hilarant comme le prouvent ces capsules où des jeunes gens confient leur désarroi amoureux. Certes, on pourrait encore lui reprocher d’abuser des ralentis à la Wong Kar-wai et de ne pas avoir assez étoffé son récit, mais force est d’admettre que Xavier Dolan se révèle un pétillant émule de Woody Allen.

Le cinquième jour fut le théâtre d’amères déceptions. Dans un premier temps, La Princesse de Montpensier est apparue comme un film en costumes consensuel où l’on peine à croire qu’une jeune fille de bonne famille (statuesque et glaciale Mélanie Thierry) fut l’objet de tant de passions en pleine guerre des religions sous Charles IX. On se demande quelle mouche a bien pu piquer le vénérable Bertrand Tavernier… Alors qu’on attend toujours les émotions promises par ce dernier, on aurait également souhaité plus de viande et de sang plutôt que de déclarations d’amour déclamées artificiellement par Gaspard Ulliel et Grégoire Leprince Ringuet. En amoureux discret, Lambert Wilson s’en tire avec grâce.

Dans un second temps, Outrage de Takeshi Kitano, grand maître des films de yakuzas, s’est contenté de remixer en mode hystérique tous les éléments de violence auxquels il nous avait habitués. Cependant, plutôt qu’obtenir un cocktail explosif et mémorable, il en résulte un banal jeu de dominos où chaque yakuza se livre aux plus basses trahisons. En plus, on devine la fin dès les premiers affrontements entre clans. Peut-être n’aurait-il pas dû revenir à ce genre après 10 ans d’absence.

Jour 6: Premier film écrit sans la collaboration de Guillermo Arriaga, Biutiful d’Alejandro González Iñárritu se laisse apprivoiser très, très lentement. Il est vrai qu’en seulement trois films, Amores Perros, 21 Grams et Babel, le réalisateur mexicain a mis la barre bien haute. Campé dans les bas-fonds de Barcelone, le récit s’attache au destin d’Uxbal (Javier Bardem, qui offre sans doute l’une de ses plus grandes performances), homme pour le moins singulier: père de famille monoparentale, il parle avec les morts et se charge du sort des immigrants clandestins, tout en luttant contre un cancer. En diapason avec le héros, Biutiful tend à s’éparpiller et à s'essouffler. Au dernier tiers, le tout se relève et donne à voir une dévastatrice peinture de milieu où poind timidement l’espoir.

P.-S. Ai vu ce matin Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Bouleversement total! La Palme d’Or? Vous en reparle plus tard…