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Karlovy Vary 2012 : De Bergman… à Passe-Partout

« Jusqu’à quel âge est-on encore considéré comme un jeune réalisateur? » a demandé aux journalistes québécois Rafaël Ouellet, 38 ans, venu présenter son quatrième long métrage, Camion, en compétition officielle au 47e Festival international de films de Karlovy Vary. J’aimerais bien pouvoir lui répondre, toutefois après avoir vu Camion, prenant portrait d’hommes à la dérive, je me dis que bientôt on laissera tomber l’épithète « jeune » pour la remplacer par « accompli ». De fait, avec Camion, Ouellet signe son film le plus mûr, le plus abouti, tant au niveau du récit que de la mise en scène.

Alors qu’il songeait à tourner un film-laboratoire sur son père camionneur et son frère, le réalisateur, craignant que le résultat soit plutôt ennuyant a alors imaginé une fiction mettant en scène un camionneur. Lui est apparu le visage de Julien Poulin pour ce rôle, puis celui de Patrice Dubois, vu dans Derrière moi, dans le rôle du fils, et enfin, celui de Stéphane Breton, qui avait joué sous sa direction dans un court métrage improvisé à Regard sur le court, pour incarner le second fils. Film traitant de la dépression, de la dérive et de la délinquance, Camion marque une première incursion de Rafaël Ouellet dans la psyché masculine.

« Quand j’essaie d’écrire pour des hommes, explique le réalisateur qui cite Bergman, Allen et Fassbinder comme sources d’inspiration, c’est tout le temps très proche de moi; quand j’écris pour des filles, je peux plus partir dans une fiction pour ce que ça a de bon et de moins bon. Je me suis embarqué sur un terrain assez personnel : un village, un père, deux fils. Ce n’est pas un film autobiographique, mais ça fait partie de moi. J’ai quand même fait l’effort de brouiller les pistes afin que les deux frères ne soient pas mon frère et moi, mais mon frère ou moi, ou même complètement autre chose. »

Pour ce récit d’un père en dépression, après un accident mortel de la route, qui sera secouru par ses deux fils, eux-mêmes un peu largués, Rafaël Ouellet s’est inspiré d’un accident de camion que son père a subi aux États-Unis; durant deux longs mois, alors que le camionneur ignorait si la victime allait le poursuivre ou non, le réalisateur se souvient avoir vu son père traversé des zones dépressives, rongé par la culpabilité. Ouellet s’est alors demandé si la mort pouvait changer quelqu’un. Outre cette mort qui hante le père, on remarque l’absence de la mère – comme c’était le cas dans Le cèdre penché, premier long métrage de Ouellet.

« La perte m’intéresse, avoue-t-il. J’ai grandi dans un village où l’on perdait en moyenne deux amis par année, où il y avait un haut taux de suicide et plusieurs accidents de la route. La route 185, avant qu’elle soit refaite, était la route la plus meurtrière au Québec. Cette perte-là habite longtemps; New Denmark porte là-dessus, mon prochain film le sera. Derrière moi est aussi un prologue à la perte. J’essaie de ne pas trop nommer ou identifier ces thèmes sinon on court… à notre perte. Il n’y aurait rien de pire que d’écrire en fonction de nos thèmes. En général, dans mes films, la présence parentale a été évacuée; c’est la première fois qu’il y a un père à l’écran. La présence parentale se fait remarquer par son absence; elle est là, mais on ne la voit pas.»

Campé dans un lieu rural, avec mémorable scène de chasse, clin d’œil à La bête lumineuse de Pierre Perrault, film fétiche de Rafaël Ouellet, Camion est bercé par la musique aux accents folks de Viviane Audet et Robin-Joël Cool, de la formation Mentana :« J’aime beaucoup ce que fait Viviane, avec qui j’ai travaillé sur Le cèdre penché, mais sa musique me parle un peu moins et je ne voyais pas ça du tout dans le film. Je connais par cœur les chansons de Robin et je voulais retrouver leur côté folky dans le film. Quand j’ai entendu leur band, je trouvais qu’il y avait des sonorités qui pouvaient se coller à Camion. Je ne voulais pas qu’on fasse du Mentana, mais je sentais qu’on pouvait aller quelque part. »

Citant Heavy de James Mangold, dont la trame sonore est signée Thurston Young de Sonic Youth, Ouellet poursuit : « Viviane et Robin voulaient mettre de la musique partout. Il a fallu que je me questionne à savoir quand est-ce qu’on en a assez, quand est-ce qu’on en a pas trop. Il fallait donc trouver l’équilibre. La musique n’est jamais là pour accompagner les dialogues; ce sont des transitions, du temps qui passe. Ça ne sonne pas comme Heavy, mais il y a l’idée des intermèdes. J’appelais ça mes moments Passe-Partout. Quand j’étais jeune, c’est lors des intermèdes musicaux de Passe-Partout que je vivais des émotions. »

L’équilibre, il a aussi fallu le trouver lors du montage. Signant le montage lui-même, Rafaël Ouellet n’a pas hésité à sacrifié une scène de six minutes tournée dans un hippodrome et ce, même si l’équipe avait attendu six semaines pour y filmer une course, afin de préserver le rythme du film et de ne pas encombrer le récit d’une scène n’éclairant pas le récit.

« Beaucoup de gens me demandent si je n’ai pas peur de manquer de recul parce que je monte mon propre film : eh bien non. J’ai des bons amis cinéastes, cinéphiles, monteurs, comme Podz et Denis Côté, pour me conseiller. Le recul, je le gagne en temps. Je peux prendre deux mois pour le montage plutôt que six semaines. Je monte à mon rythme. Selon la fameuse expression, un monteur n’a pas de cœur, et moi, j’ai vraiment pas de cœur. Faulkner disait « kill all your darlings ». Je n’ai donc aucun problème à couper », conclut le réalisateur.