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Revendiquer l’histoire

J’appelle expérience
un voyage au bout du possible de l’homme. Chacun peut ne pas faire ce voyage,
mais, s’il le fait, cela suppose niées les autorités, les valeurs existantes,
qui limitent le possible. Du fait qu’elle est négation d’autres valeurs,
d’autres autorités, l’expérience
ayant l’existence positive devient elle-même positivement la valeur et
l’autorité

 – Georges Bataille

 

Cette grève est historique. Jamais une grève étudiante n’a été aussi massive et turbulente. Après avoir courageusement confronté la violence des forces de l’ordre, la désinformation médiatique, les propos méprisants des chroniqueurs, le délire des étudiants réactionnaires, les injonctions des administrations et le paternalisme parfois pathétique de notre élite, les grévistes ont désormais la capacité de transformer, ne serait-ce qu’humblement, notre société.

Non seulement cette grève a le pouvoir de faire reculer le gouvernement sur la question des frais de scolarité, mais elle pourrait ébranler sérieusement le consensus néolibéral qui règne sans partage au Québec depuis trente ans.

Utopie critique

La révolte étudiante actuelle, dont les frontières ne se limitent aucunement à celles de la belle province, porte en elle une critique des dogmes sur lesquels repose notre société. Elle est chargée d’une part d’utopie, d’idéal. Par son bouillonnement d’idées et d’actions, elle questionne les formes de notre vivre-ensemble, notre conception de la connaissance, de la démocratie, de l’argent et de la loi.

Mais la conscience heureuse de notre société ne peut saisir cette critique. Il faut dire que notre époque n’en est pas une comme les autres : elle est la plus prétentieuse et satisfaite qui n’ait jamais existé. La « fin de l’histoire », concept un brin ridicule emprunté au sinistre économiste Francis Fukuyama, semble avoir été pris au sérieux par notre élite. L’horizon du possible est désormais fermé à double tour. Plus personne dans l’espace public ne remet en question les croyances qui donnent forme à la société marchande [1]. Idéologiquement, nous valsons entre trois déclinaisons d’une idéologie unique et plurielle: le néolibéralisme (dont les libertariens incarnent la frange la plus dégénérée), le social-libéralisme (que les nostalgiques appellent encore « social démocratie ») et le conservatisme (cette éternelle et indémodable idéologie réactionnaire).

Sauvegarder le statu quo

C’est pour cette raison que le message porté par cette grève ne peut être entendu sans être préalablement réduit à sa portion compatible avec les lois divines du marché. Les adversaires des étudiants misent d’ailleurs sur ce « manque de réalisme » afin de discréditer le mouvement. Un chroniqueur du Journal de Montréal, après avoir condamné les actions perturbatrices des grévistes, affirme que la solution se trouve dans une augmentation des frais des soins de santé. Un de ses éminents collègues ajoute simplement que le mouvement ne revendique pas de changement, mais bien « le beurre et l’argent du beurre, comme leurs parents » et qu’il « faut augmenter »  les frais graduellement. Dans la même veine, un populaire animateur de radio affirme que l’on doit ignorer ces « indigents cérébraux » qui ne font que « protéger leur privilège » et que la solution se trouve dans une modulation des frais en « fonction des savoirs » [2].

À la rescousse de son parti, un autre chroniqueur objectif soutient, cette fois-ci dans les pages du journal La Presse, que

« Si l’idée d’une négociation n’est pas réaliste, c’est parce que le mouvement étudiant est relativement informe, que le mandat de ses leaders n’est pas clair, que la contestation à été récupérée par les éléments les plus radicaux, dont l’objectif avoué est la gratuité. Très difficile de négocier un ralentissement des hausses des droits de scolarité avec des gens qui veulent les baisser! » [3]

Plusieurs chroniqueurs, pourtant sympathiques à la grève, participent également à ce
rétrécissement de la vue. Marie-Andrée Chouinard du Devoir, après avoir rappelé les différentes manières réalistes d’augmenter les frais, affirme que le gouvernement et le mouvement étudiant doivent faire des concessions [4]. Patrick Lagacé, qui conseille aux manifestants de s’asseoir devant les policiers, de ne pas faire de grimaces devant les caméras (il paraît que c’est malpoli), de réprimer l’action directe et le port du masque, affirme, comme si ce n’était pas assez

« […]  fichez-nous la paix avec la gratuité à la scandinave, ça n’arrivera pas. Cherchez la solution mitoyenne. Une hausse graduelle, calquée sur l’inflation, par exemple. Soyez pragmatiques. Soyez le camp qui proposera un compromis » [5].

Défier la raison instrumentale

La position de notre élite oscille entre l’augmentation des frais de scolarité telle que proposée par le gouvernement et une « autre » forme d’augmentation, graduelle et moins draconienne. S’il n’y a pas unanimité sur les modalités, il y a par contre consensus sur la direction que doit prendre le mouvement étudiant, soit celle du compromis. Autrement dit, non seulement le mouvement étudiant devrait renoncer à la gratuité, au réinvestissement dans les services publics, à la démocratisation des institutions d’enseignement et à la critique de la marchandisation de l’éducation, qui sont tous des éléments qui l’ont poussé à la rue, mais il devrait également renoncer à la revendication centrale au déclenchement de la grève – le gel des frais de scolarité – avant même que ne s’amorcent les négociations!

L’événement de la grève, si les étudiantes et les étudiants le prolongent avec le même courage qu’ils démontrent depuis plus d’un mois, pourrait se transfigurer, telle que l’entend Georges Bataille, en « expérience ».  Cette expérience est à la fois la négation et l’affirmation radicale de valeur et d’autorité. Elle revendique une reconnaissance mutuelle qui n’est pas soumise à l’accumulation ou à la possession d’argent. La valeur qu’elle défend, c’est celle de la dignité. Quant à la légitimité de son autorité, par delà le droit et le parlementarisme, elle se fonde sur le pouvoir des assemblées et de la démocratie directe.

Il y a là tout un monde de possibles, les fragments d’une nouvelle trajectoire historique. Reste à voir si notre société réussira à diluer cette expérience collective et cette critique radicale en une formule comptable conforme à la rationalité instrumentale qui est la sienne.

 

 

[1] Ceux ou celles qui en doutent n’ont qu’à faire le test : affirmez à vos proches que vous êtes contre le travail, la marchandise ou l’État, vous verrez dans leurs yeux écarquillés à quel point ces concepts sont considérés éternels et naturels.

[2] Cœurs sensibles s’abstenir, ces propos sont ceux, dans l’ordre : d’Éric Duhaime (4 mars), de Richard Martineau (27 mars et 2 avril) et de Normand Lester (17 février).

[3] Alain Dubuc, La Presse, 23 mars.

[4] Le Devoir, 29 mars.

[5] La Presse, le 9 mars.