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Et si on arrêtait tout?

L’utopie est bien mal en point, tous en conviennent. Seule la noire utopie libérale semble avoir survécu à l’appétit sans fin des hyènes affamées du libéralisme. Le simple qualificatif d’ « utopiste » sert désormais à discréditer les idées « irréalistes  et les « rêveries enfantines ». Pire encore, certains considèrent que ce sont les utopies qui seraient responsables des dérives totalitaires qui ont peuplé le 20ème siècle : fascisme, nazisme, stalinisme… Les idées abstraites, mêmes les plus généreuses, porteraient en germe la violence extrême de la dictature et du terrorisme. Dès qu’elles auraient le malheur de quitter les cerveaux des quelques illuminés penseurs, elles se transformeraient inévitablement en violence et en dictature.

Ce refus de l’utopie est ainsi résumé par les mots d’Emmanuel Kant : « L’homme a été taillé dans un bois si tordu qu’il est douteux qu’on en puisse jamais tirer quelque chose de tout à fait droit » [1]

Utopie critique

Il serait pourtant possible de dresser la charpente d’une utopie qui inclurait sa propre critique, une utopie à la fois transcendante et immanente. Une utopie qui trouverait sa mesure et sa hauteur en l’humain lui-même, quelque part, comme dirait René Char, entre le temps de la moisson et celui de l’histoire.

L’utopie nous aide à saisir le monde de façon critique et nous permet de ne point sombrer dans le ressentiment et la haine, piliers du totalitarisme. Elle n’est pas seulement un rêve, ni même seulement une critique totale faite au nom d’un monde parfait, elle est également un outil qui nous permet de critiquer certains aspects de la société en particulier. C’est entre autres pour cette raison qu’il nous faut – et plus que jamais – renouer avec elle. Pour ce faire, pourquoi ne pas commencer en exerçant notre historique droit à la paresse en écoutant un film : L’An 01. Réalisé en 1973 par Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch, ce film, qui est en fait une adaptation de la BD de Gébé du même nom, nous plonge au coeur de L’An 01, année de la grande révolution.

L’An 01, c’est la victoire de Mai 1968 et de la Nouvelle gauche. Mais c’est dans la paix, sans faire couler une seule goutte de sang que la révolution totale a lieu. Les gens se passent le mot, se donnent une date et bam ! on arrête tout. Plus de travail, plus d’étude, plus de production, plus de trafic…. On met un frein au progrès, on « fait un pas de côté » au lieu de continuer d’avancer aveuglément, et c’est un monde de possibles qui s’ouvre à nous, un monde de jeu, d’amour, de poésie et d’idées nouvelles.

L’ordre de la liberté intégrale est né. Les individus s’accordent spontanément : plus d’autorité, de violence ou de gouvernement. Le règne de la marchandise et de l’argent étant terminé, c’est l’amour, la spontanéité, la liberté et le jeu qui prennent place.

Il n’y a dans ce film à peu près aucune de nos valeurs qui ne soit critiquée : productivisme, argent, propriété, égoïsme, compétition… L’An 01, c’est l’envers de notre monde, son aspect lumineux assombri par cette noire utopie, celle du libéralisme qui fait de nous des « homo economicus » sans qualité. Non seulement ce film est une critique de nos formes de vivre ensemble – État, marchandise, argent, travail – il est littéralement, pour ceux et celles qui désirent transformer le monde, le témoignage que nos idéaux ne sont pas a priori que des rêves.

Pour voir le film en ligne (et gratuitement !)

http://www.videoscourtesclic.com/film/anciens/regarder-films-gratuit-streaming-l-an-01

[1] Anselme Jappe, Crédit à mort, Paris, Lignes.

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Résolutions de l’AN 01

RESOLUTION 1

On arrête tout.

RESOLUTION 2

Après un temps d’arrêt total, ne seront ranimés – avec réticence – que les services et les productions dont le manque se révélera intolérable. Probablement : l’eau pour boire, l’électricité pour lire le soir […].

RESOLUTION 3

Les individus ne consentant plus à déléguer leurs pouvoirs, toutes les formes d’autorité, ainsi que les hiérarchies de toutes natures, perdront leur emprise avec leur raison d’être, très naturellement et sans douleur.

RESOLUTION 4

Le Temps d’Arrêt sera mis à profit par tous pour acquérir la somme des connaissances recensées au 1 de l’An 01, somme considérée comme indispensable pour pouvoir décider de la suite et du cours à donner, en toute logique, aux actions collectives futures.

RESOLUTION 5

Parallèlement à l’ingestion de l’acquis, la réflexion créatrice s’efforcera du désir des objectifs cohérents susceptibles de justifier la remise en route du Bazar (usines, laboratoires, etc.), avec abandon pur et simple des activités néfastes et non reconvertibles (armement, sans doute).

RESOLUTION 6

Pendant toute la durée du Temps d’Arrêt (5 ans ? 20 ans ?) le Bazar sera soigneusement maintenu en état de marche.

RESOLUTION 7

Toutes les formes de spectacles feront relâche afin que se dissipe l’engourdissement occasionné par notre état de spectateurs passifs. D’autre part, le travail aliénant étant aboli, le spectacle de simple divertissement n’aura plus de justification. Rendu à lui même, l’individu redécouvrira le jeu […].

RESOLUTION 8

Les résolutions présentes et à venir, en tant qu’émanations de la conscience collective, sont réputées évidentes pour tous et présentes à l’esprit de tous. En conséquence, elles ne pourront, d’aucune manière, être considérées comme un code applicable par contrainte. Elles ne devront jamais être prises comme base juridique puisque toute tentative en ce sens tendrait à la reconstitution de la Justice ET QUE JUSTICE EST ABOLIE.

RESOLUTION 9

Tous les lieux sont désormais publics, y compris les maisons. Les clés seront retirées des serrures. Les personnes pourront circuler partout librement, sans obstacles, et faire des choses un usage conforme à leur destination, mais sans rien emporter ni déplacer.

* Texte publié dans le journal Le Couac du mois d’avril 2012.