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Des casseurs sans histoire

En 1757, des centaines de femmes armées de fusils, de fourches et de bâtons marchent des kilomètres à la rencontre du Gouverneur Vaudreuil. Elles se rendent devant sa demeure afin de protester contre l’augmentation du prix du sel et revendiquent de quoi manger.

La foule impose des négociations. Après avoir écouté les griefs des femmes, le Marquis de Vaudreuil soutient qu’il ne peut rien pour elles. Il leur recommande de manger du cheval afin de combler leur satiété. Elles lui répondent qu’« elles avoient de la répugnance à manger du cheval ; qu’il étoit l’ami de l’homme; que la religion défendoit de les tuer et qu’elles aimeroient mieux mourir que d’en manger » [1]. La place privilégiée qu’occupe cet animal dans la société fait de sa consommation un acte immoral.

Les négociations sont rompues. Vaudreuil menace les femmes : elles doivent entrer chez elles. Si elles refont l’émeute, elles seront toutes arrêtées.

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Aujourd’hui, notre société dirait de ces femmes qu’elles sont « violentes », qu’elles n’ont « aucun respect pour la loi », qu’elles font du « chantage et de l’intimidation » et qu’elles n’ont « pas à se plaindre » puisque « si elles ne sont pas contentes », elles n’ont qu’à « manger du cheval »…

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Le 21 mai 1832, une élection partielle dans le Quartier-Ouest du district de Montréal tourne à la tragédie. À la fermeture du bureau de vote, le candidat Républicain Daniel Tracey est en avance de trois voix sur son adversaire bureaucrate. La foule le porte en triomphe et tente de le conduire jusqu’à sa demeure, rue Saint-Jacques.

Elle est rapidement attaquée par des royalistes. Des affrontements entre les partisans des deux camps ont lieu à coup de bâtons, de manches de haches et de pierres. Rapidement, l’armée intervient et permet aux royalistes de se réfugier derrière eux. Elle charge la foule et fait trois morts.

Cet événement est baptisé « Le massacre du 21 mai ». Il marque un point de rupture dans la protestation qui mène aux Rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada.

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Aujourd’hui, notre société dirait que l’armée a été « forcée d’intervenir » pour le bien de tous, que la foule était « hostile », qu’elle a « lancé des projectiles aux forces de l’ordre » et que des gestes violents ont été commis des « deux côtés »…

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En 1917-1918, pour protester contre la conscription imposée par le gouvernement canadien, des milliers d’émeutiers – principalement des ouvriers, des étudiants et des chômeurs – attaquent les rassemblements électoraux conservateurs, les journaux pro-conscriptions et les banques. Ils pillent des armureries, pourchassent et combattent la police et les militaires dans les rues. À Québec, une foule de plus de 8000 manifestants met le feu aux bureaux du registraire et pourchasse les policiers dans les rues. L’émeute, qui rassemble plusieurs milliers de personnes, dure trois nuits.

Dans son édition du 25 mai 1917, le journal La Presse – dont les vitrines ont été fracassées à plusieurs reprises les jours précédents – affirme que les émeutiers sont des « écervelés qui ne savent pas lire ». Elle recommande le « calme et le respect de la loi » et met les manifestants « en garde contre les irresponsables qui peuvent les inciter à des excès démagogiques » [2].

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Aujourd’hui, notre société dirait… sensiblement la même chose.

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Le 25 avril 2012, quelque 12 000 étudiants prennent les rues de Montréal. Après 11 semaines de grève, d’assemblées, de piquetage, de manifestations (160 en deux mois!), d’occupations, de blocages, d’actions directes, de répression (plus de 1000 arrestations!), les étudiants viennent d’apprendre que l’une des organisations qui les représente, la CLASSE, a été exclue des pourparlers avec le gouvernement.

Des militants fracassent les vitrines de quelques banques et multinationales. Des affrontements avec les forces de l’ordre ont lieu.

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Aujourd’hui, nous vivons en « démocratie ». Plus rien ne peut justifier ces actions qui s’attaquent aux institutions et à ses représentants. Elles ne sont que des « méfaits », « du « vandalisme » et du « grabuge ». Cette posture sur la désobéissance fait l’unanimité dans l’opinion publique. Même la gauche condamne unilatéralement ces actions. Pire : les policiers ont désormais de l’aide pour réprimer la révolte. Lors des dernières manifestations à Montréal, aux ordres de l’opinion publique, des étudiants « non-violents », s’en sont pris aux militantes et aux militants masqués. Ils les ont frappés, dénoncés et livrés à la police.

Notre élite a bien aimé.

Normal, s’attaquer aux banques milliardaires et à la police d’un gouvernement répressif et corrompu, cela n’a aucun but, aucun sens.

Il ne saurait en être autrement : l’histoire est terminée.

 

Notes

[1] Terence
Crowley, « Thunder Gust : Popular Disturbances in Early French Canada », Historical Papers / Communications historiques, vol. 14, n° 1, 1979, p. 11-32.

[2] La Presse, vendredi le 25 mai 1917.