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La démocratique invisibilité de la matraque

Opération de paix menée à l'UdeM ce matin. Photo: Alexandre Guédon

C’est reparti… À l’Université de Montréal, des policiers antiémeutes obligent des enseignants à donner leur cours, filment les étudiants, font des menaces, des séquestrations et des arrestations[1]. Ils prennent même en souricière une assemblée générale et interdisent l’accès aux journalistes. Ceux et celles qui ont suivi la grève de près ont désormais l’habitude de ces scènes… Pourtant, et nous connaissons également très bien cette rhétorique de larbins, ce sont les étudiants qu’on accuse, encore une fois, de « violence et d’intimidation ».

Dans cette espèce de circulaire qui tache les doigts, le Journal de Montréal, on affirme ce matin

« À l’UdeM, malgré la présence policière aux abords du pavillon Jean-Brillant, au moins quatre cours ont été perturbés par des groupes de manifestants.

Un groupe d’étudiants s’est même barricadé dans un local de l’établissement.

Le SPVM a dû intervenir en vertu du Code criminel, puisque des allégations de méfaits ont été
rapportées aux autorités. Dix-neuf personnes ont été placées sous surveillance policière »
[2].

Et dans les pages du bulletin officiel du Parti libéral, La Presse

« Dans le cadre de la rentrée universitaire, le SPVM est aussi présent à l’UQAM pour assurer le bon déroulement de la reprise des cours.

Lundi, la rentrée a donné lieu à des scènes rares et désolantes : des policiers forcés d’investir les couloirs d’université. C’est ce qui s’est produit à l’Université de Montréal où le SPVM est intervenu, en vertu de la loi 12, à la demande de la direction, pour arrêter 18 personnes [3]. »

Pourquoi un groupe d’étudiants s’est-il « barricadé » dans un local? L’histoire ne le dit pas, mais
c’était fort probablement parce qu’il s’y trouvait quelque chose à « perturber », à « violenter » ou à « intimider ».

Pourquoi le SPVM est-il intervenu à l’intérieur des murs de l’université? C’est une drôle de question : il « a dû intervenir », les policiers ont été « forcés » d’intervenir. Et pourquoi? Mais franchement: « pour assurer le bon déroulement de la reprise des cours ».

Passer ou ne pas passer

Vous connaissez le test du passeur?

Il se base sur cette petite histoire…

Une jeune femme s’attarde trop longuement chez son amant. Si elle n’entre pas dormir, son mari la battra à mort. Elle doit retourner chez elle au plus vite. Pour ce faire, elle doit traverser une rivière. Or, autour du pont rôde un assassin qui s’en prend à tous ceux qui osent s’y aventurer.

Par chance, un passeur, moyennant rétribution, escorte ceux et celles qui désirent traverser.

La jeune dame n’a pas d’argent. Elle demande à son amant de lui en prêter. Il refuse, il veut la garder jalousement à ses côtés. Elle demande alors à des amis, qui refusent aussi, par avarice. Elle supplie alors, en dernier recours, le passeur, qui refuse à son tour, car elle ne peut payer la totalité de la somme.

Finalement, la jeune dame tente de traverser seule.

Et l’assassin la tue.

Qui est responsable de sa mort ? Le passeur? Son mari qui la battait? Son amant? Ses amis trop avares? Un peu tout le monde?

Généralement, les gens oublient la responsabilité de… l’assassin. Ce dernier, au même titre que la rivière qu’on ne peut traverser sans pont, est considéré comme une donnée naturelle dans l’équation.

Au Québec

C’est à ce test qu’est soumis le Québec depuis quelques mois. Et force est d’admettre que les réponses confirment la pertinence de cette petite fable.

Tout comme la figure de l’assassin dans le test du passeur, la violence policière incarne une
« donnée naturelle ». Généralement, le mot « violence » n’est même pas utilisé pour parler des « opérations » policières. Le terme employé est plutôt celui de « maintien de la paix ». Pire encore : non seulement on refuse d’attribuer la responsabilité de la violence à celui qui en détient le monopole, on accuse celui qui la subit d’en être le vecteur.

Autrement dit, à la question « qui est responsable de la mort de jeune dame? », on répond… la jeune dame.

Après tout, il est normal que son amant veuille être à ses côtés, c’est son droit, qui a été confirmé par un jugement en cour. D’ailleurs, le fait qu’elle ait un amant nous en dit beaucoup sur sa conception de la fidélité. Ses valeurs seraient-elle en contradiction avec celles de notre démocratie? Les honnêtes gens ne sortent pas la nuit, tout le monde sait ça, et ils ne portent de masques s’ils n’ont rien à cacher.

Quant à son mari qui supposément la bat, qu’est-ce qui nous dit qu’il ne s’agit pas d’automutilation? On a vu ça souvent… D’ailleurs, si elle était réellement battue, il existait des recours légaux. Elle n’avait qu’à porter plainte. Vous vous souvenez de ce jeune homme qui a perdu un œil suite à l’émeute de Victoriaville? Eh bien figurez vous donc, chers amis, que nous n’avons toujours aucune preuve que cet accident ait été causé par les forces de l’ordre. Qu’est-ce qui nous dit que ce n’est pas un Black bloc qui lui a arraché un œil? Enfin, soyons patients et modérés, justice sera rendue : l’enquête policière menée par la police nous dira bientôt si les actions de la police étaient conformes aux codes de déontologie policière.

Tout est en ordre.

Ajoutons que les amis de la jeune dame n’étaient pas obligés de l’aider, c’est à chacun de prendre ses responsabilités. Elle veut vivre dangereusement une vie d’aventures? Grand bien lui fasse… Seulement, elle n’a pas à brimer les autres pour ses propres choix. C’est sa responsabilité.

Quant au passeur, il est tout à fait normal qu’il demande rétribution pour ses services. Tout travail mérite salaire et tout le monde doit faire sa « juste part », surtout par les temps qui courent.

Quant à l’assassin, il n’existe tout simplement pas. En démocratie, les assassins sont sous les verrous. La jeune amante a probablement inventé cette histoire afin d’attirer l’attention sur elle.

C’est typique des femmes de son âge.

 

Notes

[1] De nombreux témoignages le confirment, dont celui-ci : http://me.voir.ca/blandineparchemal/2012/08/28/lettre-au-recteur-de-luniversite-de-montreal/

[2] Journal de Montréal, 27 août 2012.

[3] La Presse, 28 août 2012. À noter que La Presse se trompe: le SPVM n’est pas intervenu à l’UQAM.