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La dignité contre l’État: récit d’une lutte étudiante*

* Ce texte est un court extrait d’un article publié dans « Variations : revue internationale de théorie critique », dont le numéro complet est disponible gratuitement ici : http://variations.revues.org/343

C’est au pouvoir de l’argent qu’ont été confronté les étudiantes et les étudiantes en grève. Ce que nie ce pouvoir, c’est la reconnaissance commune qui fait de nous des sujets créateurs : notre dignité.

La dignité doit être entendue dans son acceptation dialectique. Elle est à la fois ce que nie la société – nous-mêmes en relation de reconnaissance – et la négation de cette société et de ses valeurs – la révolte. Comme le dit John Holloway, elle est en situation de perpétuelle tension et ne se manifeste par conséquent qu’à travers la lutte

« La dignité est : la rébellion qui est en chacun de nous, la lutte pour l’humanité qui est un nous nié, la lutte contre la paralysie qui gagne l’humanité que nous sommes. La dignité est un combat intensément vécu, il occupe chaque espace de notre vie quotidienne ».

La lutte pour la dignité prend ainsi des « millions de formes différentes » : des formes d’indiscipline individuelle, de l’art en allant jusqu’aux formes plus collectives et revendicatives. Elle est en tension avec la société unidimensionnelle et n’existe pas en dehors d’elle. Elle est la « lutte contre » la totalité de la société et n’existe pas « en soi ». Si elle est positive, c’est strictement parce qu’elle est chargée de l’espérance de nouveaux rapports mutuels, de nouvelles formes d’autodétermination et d’une autre idée de ce que devrait être le monde

« Ce qui existe sous la forme de sa négation, ce qui existe sous la modalité d’être nié, existe réellement, au-delà de sa négation, comme négation du processus de négation. Le capitalisme est fondé sur la négation du pouvoir-action, de l’humanité, de la créativité, de la dignité : pourtant, tout cela est bien réel […] Elle n’existe pas séparément, mais sous la seule forme qu’elle peut prendre dans notre société, celle de la lutte contre sa propre négation »

La révolte est la forme que prend la dignité au sein d’une société qui la nie. Elle revendique et elle défend, comme le dit Albert Camus, cette « part chaleureuse qui ne peut servir à rien d’autre qu’à être ». Elle est un assaut contre la négation de ce que nous sommes en dehors de la médiation de la marchandise et du pouvoir.

Contre le spectacle

Il ne faut cependant pas confondre la révolte avec son spectacle. Les grévistes ont reçu un appui de la part de certaines personnalités publiques issues des milieux artistiques, politiques, syndicaux ou médiatiques, mais cet appui s’est largement limité à la partie « raisonnable » du mouvement. La contradiction entre le spectacle de la lutte et la lutte elle-même est bien représentée par la question de la « violence » et de l’illégalisme, qui ont été condamnés sans nuance par l’élite sympathique aux grévistes. Or, il se trouve que si les grévistes avaient suivi les règles de la bienséance telles que le commandent les règles du spectacle, leur lutte, comme nous l’avons constaté ci-haut, serait depuis longtemps
terminée.

Il ne faut donc pas confondre la grève et son reflet spectaculaire, qui en est la portion inoffensive et intelligible par le pouvoir. L’un et l’autre de ses aspects s’alimentent, se limitent et se parlent, mais il ne faut en aucun cas les confondre. C’est dans la lutte elle-même, dans l’expérience vécue des grévistes que se trouve la dignité, et non dans cet infini mouvement d’images qui en lamine le sens. C’est en distinguant l’un de l’autre qu’on peut saisir la charge d’altérité et de critique portée par cette grève, de même que la réaction autoritaire de l’État face à celle-ci. Comme l’affirme Guy Debord

[…] le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est–à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie; comme une négation de la vie qui est devenue visible.

L’expérience, précisément, est l’inverse du spectacle. C’est contre lui, contre sa logique instrumentale qu’elle se dresse et se fait entendre.

Fermeture de l’assemblée

Si la lutte est donc contenue dans l’ « expérience » vécue des grévistes, elle est insaisissable dans sa totalité. Elle est faite d’un nombre incalculable de réunions et d’assemblées, de centaines d’heures à arpenter les rues en chantant et en criant sa colère contre le gouvernement, de ces courses folles afin d’éviter les charges policières et les émanations des gaz irritants. Elle est également faite de ce frisson qui a traversé la foule chaque fois qu’elle remontait la « côte Sherbrooke » pour dévoiler son « esprit de corps » au grand jour. Elle est faite de dépassement de soi, d’affrontement des peurs, de camaraderie, de solidarité, de créativité, mais aussi, et malheureusement, de peur, de mépris et de la violence.

(…)

Cette lutte n’est pas apparue sur les ondes de la télévision et de la radio. Elle n’a même jamais été réellement comprise par l’élite en place. On en trouve les artefacts sous forme de tracts, d’affiches, de vidéos, de poèmes, de chansons et de témoignages épars sur les réseaux sociaux, mais elle porte avec elle une part d’ombre que seuls les acteurs et les actrices du mouvement peuvent saisir.

Les étudiantes et les étudiants, comme les générations de jeunes qui les ont précédées, désiraient faire la grève afin de faire entendre leur désaccord face au gouvernement. Mais c’est une société en crise qui s’est dressée contre leur volonté. Comme le disait déjà Adorno, en 1972: « La souffrance face à une situation négative – aujourd’hui celle d’une réalité bloquée – se transforme en colère contre celui qui la nomme ». Notre société a littéralement poussé les grévistes à se battre non seulement contre la hausse des frais de scolarité, mais aussi contre le mensonge, la violence et le mépris.

C’est en la mémoire des grévistes que réside la victoire déjà conquise par la lutte, dans la mémoire de ceux qui ont vu le vrai visage de l’État et la sinistre utopie mercantile qui dicte ses idées et ses actions. Cette lutte donne du relief au caractère unidimensionnel, spectaculaire et violent de notre société. Pire encore, elle révèle la lâcheté dont est capable notre « conscience heureuse » afin de vivre en paix et en sécurité.

Grâce à cette grève, ils et elles sont désormais des dizaines, voire des centaines de milliers à ne plus voir l’État et la société comme ils les voyaient auparavant. Comme l’amour qui nous transperce le cœur et le transforme à jamais, cette grève a radicalement changé ceux et celles qui lui ont donné forme. Contre le « temps vide et homogène » qui caractérise notre société en crise, elle a fait apparaître les fragments de ce que pourrait être le monde s’il cessait de penser que son histoire est terminée.