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La presque fictive, mais néanmoins réelle misère de la droite

Monsieur Péladeau est couché sur un grand lit blanc. Il a le teint livide, pratiquement transparent. Un petit radio fait jouer en sourdine le dernier disque de Marie-Élaine Thibert. Les yeux cernés et rouges, il tousse gravement: « Teuh! Teuh! Teuuuh! » François Legault, qui se tient au bord du lit, lui tient tendrement la main. Le docteur, d’un air grave, parle doucement à son patient tout en rangeant ses instruments: « Pour le moment, nous ne pouvons émettre avec certitude de diagnostic, Monsieur Péladeau. Il peut s’agir d’un rhume comme il peut s’agir d’une… grippe ».

– Noooooooon! s’écrit François le sanglot dans la gorge, en baissant les yeux, pas une grippe d’homme quand même !?!

– On ne peut rien exclure pour le moment, le virus n’en est qu’à ses premières manifestations.

François, les yeux écarquillés, devient blanc. « C’est la faute aux impôts! C’est la faute aux impôts! C’est la faute aux impôôôts! » Sans conscience, il s’écroule sur le sol, incapable d’en prendre davantage.

– Teuh! Teuuuuh! Teuh! Faites le sortir, je vous en prie, c’est trop dur… dit Pierre-Karl avec sa petite voix, les larmes aux yeux.

Le docteur soulève François Legault péniblement. Avec délicatesse, il le porte avec lui hors de la chambre. Au même moment, quelqu’un fait son entrée.

– Comment va notre méchant patron?

– Éric! s’écrit Pierre-Karl tout souriant, tu es venu me voir! Teuuuuuuh!

– Bien entendu, c’est pas parce qu’on est de droite qu’on n’est pas solidaires, dit-il, avec un petit
sourire en coin qui  – si ce n’était de tout le reste – pourrait lui donner un petit air espiègle. Rien n’aurait pu m’arrêter. J’ai même pris le métro! Bon, c’est certain qu’on y pense toujours un peu : les islamistes, les carrés rouges, les attentats, etc. Et j’avoue que j’ai eu un petit frisson en passant par la station Berri UQAM, mais bon, enfin! malgré la violence et l’intimidation, me voilà!

– C’est trop gentil, mon cher. Teuuuuh! Teuh! Teuh! Toi, ça va? Demande généreusement Monsieur Péladeau sans se soucier de la fièvre qui l’assaille.

– Pas si mal. Il y a notre ami Jérôme Landry de Radio X qui a été intimidé par Lagacé la semaine dernière, mais il tient bon. Il a pleuré un peu, mais j’étais là pour lui. Et Jeff aussi était là. Faut dire que je commence à avoir le tour de remonter le moral des troupes.

– Après tout ce que t’as fait pour aider le pauvre Jacques et le pauvre Gilbert pendant la grève, tu es rendu notre gardien à tous, dit-il, un sourire bien paternel suspendu aux lèvres.

– Je fais mon possible, mais ce n’est pas évident d’avoir des idées à contre-courant au Québec. La clique du Plateau est tellement puissante. On a l’impression de vivre en Corée du Nord!

– Je comprends. Et comment va notre ami Richard?

– Richard qui travaille pour toi au 24 heures d’Ottawa, de Toronto, de Calgary, d’Edmonton et de Vancouver?

– Non, celui qui avait une moustache.

– Celui qui travaille pour toi au Ottawa Sun, au Toronto Sun, au London Free Press, au Edmonton Sun, au Calgary Sun et au Winnipeg Sun?

–Non, celui qui parle mal anglais.

– Celui qui travaille pour toi aux éditions Stanké, Libre Expression, Trécarré, CEC, Logique, aux Éditions de l’Homme, aux Éditions du Jour, à l’Hexagone, à VLB éditeur et à Typo ?

– Non, celui qui travaille pour Radio X, TVA, LCN, le Journal de Montréal, Télé Québec et Canoe.

– Martineau!

– Oui, celui-là!

– Il se sent muselé, dit gravement Éric en baissant les yeux.

– Les OREILLES me chauffent, dit Richard avec un ton moqueur en ouvrant énergiquement la porte.

– Richard! Toi aussi tu es venu me voir. Teuuuh! Teuh! Teuh! Tu n’es pas venu en métro j’espère?

– Non, ça va, je reste à DEUX pas, mes gardes du corps m’ont porté. Je ne vais pas si mal. À part que je me sens parfois TRÈS seul. Vous avez lu ma lettre à un jeune chroniqueur l’autre jour? J’étais très touchant, je vous rappelais comment c’est DUR au Québec de défendre les riches, les capitalistes, l’Empire américain, Israël et le néolibéralisme. Une très BELLE lettre…

– Et ta copine reçoit elle encore des courriels de violence et d’intimidation ?

– C’est un peu moins pire qu’avant, mais on a TOUJOURS un peu peur. Vous savez comme moi combien les rues d’Outremont peuvent être DAN-GE-REU-SES.

– Je ne peux pas croire qu’on vit dans un monde pareil, ajoute Éric, songeur. Mais j’ai un cadeau pour vous patron, dit-il en clignant spasmodiquement de l’œil. Après des années de recherches, je l’ai finalement trouvé!

– Quoi? dit naïvement Pierre-Karl, qui ne pense pas une seconde à la surprise qui l’attend.

– Croyez-le ou non, je l’ai trouvé, ajoute-t-il sentencieusement.

– L’agenda! clament à l’unisson Pierre-Karl et Richard.

– Exactement! Messieurs : j’ai enfin trouvé l’agenda extrémiste islamique caché d’Amir Khadir!

Richard, excité comme un curé dans un pensionnat, ne peut contenir sa joie : « De quoi faire des chroniques pendant DES semaines! Sur son père, sa femme, ses filles, Québec solidaire, sa liste d’épicerie HALAL, ses liens avec la Bande de Gaza, le Parti COMMUNISTE… »

– Non! Teuh! Teuh Teuuuuuuuuh! Messieurs, il ne faut pas jouer avec le feu. La lecture de cet agenda pourrait avoir des effets dévastateurs. Vous ne voudriez quand même pas revoir les carrés rouges descendre dans les rues martyriser nos policiers. D’ailleurs, vous avez des nouvelles de l’Agent 728?

– Elle s’en tire, dit Éric, le vieux Gilles a écrit une très belle chronique pour elle dans le Journal et nos amis de Radio X font leur gros possible pour la soutenir. Sans oublier ses collègues qui poursuivent la chasse aux rouges. Ils en ont encore arrêtés une trentaine hier, juste pour elle. Mais au fond, Pierre-Karl, tu as raison. Vaut mieux oublier cet agenda et le brûler. Ça pourrait avoir un effet domino… comme au Vietnam. Tant que notre monopole ne sera pas total, il faut se méfier des idées totalitaires, et ne prendre aucune chance.

– Ça, c’est vrai, ajoute Richard, il ne faut prendre AUCUNE chance! Mais les gars, je dois vous l’avouer, j’ai TRÈS peur. Depuis l’élection du PQ, je fais des CAUCHEMARS comme ceux de Joseph : je suis en prison, je mange des repas FROIDS, il y a des carrés rouges PARTOUT…

– Teuh! Teuuuuh! Tu sais, nous faisons tous ce genre de cauchemars. Mais un bon jour, Teuh! Teuuuuuuuuuuh! Les gens vont bien finir par nous comprendre.

– Un bon jour, ajoute Richard en projetant ses yeux hors de la chambre, nous n’aurons plus peur d’être des HOMMES blancs. Plus peur d’être RICHES. Plus peur de vivre en Occident. Plus peur des grèves et des MA-NI-FES-TA-TIONS ! Un bon jour, nous ne serons plus HARCELÉS et intimidés par les syndicats ! Un bon jour, les IMBÉCILES qui ne pensent pas comme nous cesseront de nous INSULTER constamment. Un bon jour, les « pauvres » cesseront de CULPABILISER les riches, les syndicats d’HARCELER les patrons et les manifestants de TAPER sur la police.

– Les clochards vont se laver et retourner chez eux, ajoute Éric, avec tout le charisme qui est le sien. La FFQ, les syndicats et les groupes étudiants n’auront plus le droit de parler politique ni de faire la grève. Israël sera en sécurité. Les États-Unis cesseront d’être stigmatisés. Les gens vont cesser de voter pour la dictature et nous vivrons enfin en démocratie!

– Vous êtes touchants les gars. À vous entendre, j’ai l’impression que la maladie me quitte. Prenez votre courage à deux mains et allez m’écrire de belles chroniques comme vous seuls avez le courage de le faire. Demain, si Dieu le veut, je vous lirai avec fierté.

Les rigoureux et talentueux chroniqueurs quittent la pièce. Ils croisent François Legault, qu’on n’avait presque oublié, qui revient dans la chambre. Encore un peu dans la brume, il s’agenouille auprès du lit, regarde Pierre-Karl, lui prend la main et dit doucement : «  Et moi, Monsieur Péladeau, que dois-je faire? »

– Sois patient François, dit-il en lui passant doucement la main dans les cheveux, on te prépare quelques sondages qui devraient te plaire, n’aie crainte. Le temps n’est pas syndiqué, il travaille pour nous.

– Vous êtes certain que je ne peux rien faire de plus, Monsieur? dit-il en le regardant avec des yeux de biche, un trémolo dans la voix. Vraiment, vous êtes certain? Vous savez : je suis prêt à tout.

– François, dit tendrement Pierre-Karl en essuyant les larmes qui coulent sur ses joues, je crois que c’est assez pour aujourd’hui. Maintenant, laisse-moi me reposer…