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Radio X : dans l’œil du jarret

« Le patinage artistique a toujours été un sport de tapettes! ». « Haïti est un trou à marde ! ». « Il y a tu de quoi de plus laitte à regarder qu’un travesti? ». « Amir Khadir a un agenda islamique caché ». « J’ai une hantise pour les Arabes, pour la culture arabique, maghrébine; pour moi, ce sont des peuples profondément tarés ». « Gabriel Nadeau-Dubois » est un « rat », un « petit morveux », un « minable » et  une « petite pute sans aucun intérêt ». « Héma Québec, est-ce qu’ils vont identifier le sang quiprovient d’un musulman parce que moi […] je suis pas intéressé à recevoir leur sang, considérant leur façon de penser à eux ».

Ces propos, vous l’aviez sans doute deviné, ont tous été émis sur les ondes de la tristement célèbre Radio X, qui a désormais sa succursale à Montréal. Une quantité incroyable de lettres, d’articles et de chroniques ont été écrits au sujet de cette station rebaptisée, faute d’avoir trouvé une expression moins doucereuse, la « Radio poubelle ». Tous ont souligné le caractère ordurier, réactionnaire, voire fascisant des propos des animateurs et invités de Radio X. Un aspect pourtant central de leur discours a cependant été quelque peu escamoté par la critique, un aspect agissant en amont et nous permettant mieux saisir le succès de cette station : son caractère commercial.

Le discours de Radio X puise dans l’actualité l’anecdote utile à instrumentaliser pour toucher l’auditeur. Dans une ville à forte concentration de fonctionnaires comme Québec, on s’explique facilement pourquoi les animateurs jouent en permanence sur le ressentiment envers l’interventionnisme d’État et les syndicats. Mais il ne faut pas y chercher de cohérence logique ou idéologique : un jour, les animateurs sont pour la diminution des dépenses de l’État, le lendemain, ils sont pour le financement de l’auditorium de Québec; un jour, ils sont pour la « liberté d’expression » d’un groupe de musique aux sympathies d’extrême droite, le lendemain, ils sont pour la censure du groupe « Mise en demeure »; un jour, ils émettent des menaces à peine voilées en onde, le lendemain, il se disent « intimidés » par les propos un tantinet vindicatifs de la réplique; etc…

C’est en termes de mode et de consommation de produit qu’il faut comprendre le succès de la station. En entrevue à Paul Arcand, Jeff Fillion lui-même affirmait que ses propos n’étaient valables que le temps de leur énonciation. Par la production d’opinions instantanées, sans cadre d’analyse, sans démonstration, sans mesure ni nuance, l’objectif de Radio X est d’attirer des auditeurs en nombre toujours plus grand. Le but n’est pas de créer des liens entre les nouvelles, ce qui nécessiterait un cadre d’analyse cohérent et un minimum de réflexion, mais bien de créer des liens entre la nouvelle et l’auditeur, de le toucher, de lui faire vivre une émotion.

Le « gros bon sens », un lieu vide nous permettant de justifier tout et son contraire (la terre est plate : rien qu’à voir on voit ben!), est en ce sens très utile aux animateurs. Il leur permet de donner cette impression d’être des « rebelles » ou des « victimes » (selon le besoin du moment), alors que leur discours est tout à fait en phase avec une frange importante de l’idéologie dominante.

À la recherche d’un os

Cette façon de traiter la nouvelle cadre parfaitement avec un auditoire qui ne cherche pas a priori à être informé, mais bien plutôt diverti. Les sociologues Jean-Michel Marcoux et Jean-François Tremblay se sont intéressés à cette question [1]. Leur enquête révèle que l’auditoire de cette station, principalement formé de jeunes hommes (18-35 ans) issus de la classe moyenne, en est un particulièrement attaché aux valeurs de la société de consommation.

Cet auditoire s’identifie largement à la publicité dont la station fait la promotion, et cette identification se transpose également dans le domaine politique : « Les personnes interrogées expriment leurs opinions de manière prompte, rapide et catégorique […] sans pour autant être en mesure de formuler une argumentation consistante ou une justification valable ». Le résultat de leurs entrevues démontre qu’une grande partie des auditeurs est incapable de distinguer les différents partis politiques et les différents paliers de gouvernement. L’auditoire adhère ainsi moins à une idéologie qu’à un produit commercial. C’est ce qui explique les propos des auditeurs soient le plus souvent en parfaite symétrie avec ceux des animateurs

« […] le discours des auditeurs s’est avéré être d’ordinaire un décalque de celui de l’animateur de la station. Sur bon nombre de questions, les réponses et explications avancées par les auditeurs étaient systématiquement limitées à celles que nous pouvions entendre sur les ondes le matin, le midi ou dans les jours précédant les entrevues ».

Lorsque les chercheurs faisaient remarquer aux auditeurs que leurs arguments étaient ceux des animateurs et non les leurs, la grande majorité d’entre eux ne trouvaient rien à ajouter… Autrement dit : les animateurs formulent, les deuxièmes ressentent; les uns « pensent » (voyez comme nous sommes généreux…), et les autres consomment.

Ce qui fait le succès de Radio X – entre autres – c’est que les opinions politiques qu’elle émet sont parfaitement compatibles avec une stratégie commerciale. Radio X est une marque, un logo, un « sticker su’ l’char ». Dans le fond comme dans la forme, elle est marchandise – une marchandise trempée de haine, de peur, de ressentiment et de servitude. Ces opinions instantanées sont des produits consommables. En fait, il y a très peu de différence entre la consommation de ces opinions et celles d’autres produits… « Plus de gens en mangent parce qu’elles sont fraîches, et elles sont fraîches parce que plus de gens en mangent » disait la publicité de saucisses à hot dog.

*

Notes

[1] La recherche citée dans ce texte est construite à partir de 150 entrevues effectuées auprès des auditeurs de CHOI, d’une analyse du discours entendu en ondes, des lettres d’opinion dans les journaux… Un extrait est disponible en ligne à: http://www.cem.ulaval.ca/pdf/CHOI-FM.pdf

[69] À l’émission du retour, alors que le CRTC menaçait de fermer la station, Gilles Parent nous offrait cette petite perle représentative du vide dont nous parlons dans notre chronique

« On a pas toujours à se justifier. Je suis tanné de toujours expliquer pourquoi on ne doit pas fermer la station […]. Ça, c’est comme de la glace, quand tu prends de la glace, oui c’est bon, ça fait du bien, pis j’aime ça point. La station CHOI c’est pareil, c’est bon parce que c’est bon, pis j’aime ça. Mais on n’est pas obligé de toujours expliquer pourquoi c’est bon. On est des milliers à trouver ça bon. On ne doit pas, on ne devrait pas passer notre temps à expliquer pourquoi on aime ça, pourquoi c’est bon […] »

Et il ajoutait, non sans intelligence : « Je ne suis pas payé pour penser ».

Pour entendre les propos contadictoires des animateurs Denis Gravel et Jérôme Landry sur le groupe d’extrême droite Légitime violence et Mise en demeure: http://www.fachowatch.com/radio-x-liberte-a-deux-vitesses-mise-en-demeure-et-legitime-violence/