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Khadir, Breton et les veines ouvertes de la démocratie

« Corruption » : événement par lequel une chose cesse
d’être telle qu’on puisse encore la désigner par le même nom.
[Vocabulaire
technique et critique de la philosophie, PUF]

Notre monde politique se referme sur lui-même. Il répond aux échos de ses propres mystifications par de nouveaux mensonges. La social-démocratie, qui reposait sur le pacte keynésien et tirait sa force de ses liens avec le mouvement ouvrier organisé, est morte de sa belle mort. Le spectre idéologique s’est aplati au point qu’il n’est désormais qu’une galette sans saveur, sans couleur, ni relief. Les multiples possibles se sont transformés en un seul et dogmatique impossible.

Quiconque s’aventure ainsi à changer le monde par les voix du parlementarisme est voué à l’échec. Tout est prévu afin que rien ne bouge. Le pouvoir n’est plus entre mains des parlements – oh surprise! – mais est soumis au mouvement d’accumulation de l’argent. Ce mouvement infini est en crise. Il est de plus en plus capricieux. Il revendique exclusion, précarité, endettement, pauvreté, pollution et austérité. Et personne ne peut remettre en question ses divines obligations sans être traité d’« extrémiste ».

Khadir

Il y a quatre ans, Amir Khadir faisait son entrée au parlement. Il a depuis été qualifié de communiste, d’islamiste, de radical, de fanatique. Des dizaines d’articles ont été écrits pour le dénoncer. Des dizaines d’émissions radio ont tenté de le discréditer. N’ayant décidément pas peur du ridicule, le Journal de Montréal a même fait sa première page avec une affiche du groupe Mise en demeure trouvée chez lui. Et un livre – un très mauvais livre – parlant de ses « faces cachées » a été largement diffusé.

Khadir n’est pas socialiste, ni communiste. C’est malheureux pour les nostalgiques de MacCarthy – de même que pour ceux de Lénine – mais Khadir est un social-démocrate. Il veut changer la société en jouant le jeu parlementaire, en toute légalité. Le fait qu’il passe pour « radical » nous en dit beaucoup sur le consensus hermétique qui règne dans la belle province.

Breton

Daniel Breton est un militant environnementaliste. Fait rare en ce domaine: il s’est hissé jusqu’aux hautes sphères du pouvoir et a été nommé ministre. Dès sa nomination, les compagnies minières et gazières, les partis d’opposition et une partie des médias se sont empressés de questionner – en toute objectivité, bien sûr – sa crédibilité et sa modération.

Un autre « radical » – semble-t-il – venait de faire son entrée au parlement.

Breton pensait sans doute faire de la « politique ». Il pensait peut-être mettre de l’avant ses idées et ses convictions. C’est pourquoi il s’est montré critique – avant que Pauline Marois ne le remette à sa place – du projet d’exportation de pétrole de la compagnie Enbridge. Ce sont également ces convictions politiques qui l’ont sans doute poussé à nommer des environnementalistes – tu parles d’une idée ! – à la tête du BAPE (Bureau des audiences publiques sur l’environnement).

Le règne de Breton aura duré quelques semaines… Le lynchage politique et médiatique aura eu raison de sa volonté de changer – ne serait-ce que superficiellement – le cours des choses. Il aura suffi de quelques topos plus ou moins mensongers sur son passé de mauvais locataire et de mauvais payeur pour avoir sa tête. En à peine quelques semaines, il est devenu persona non grata à l’assemblée, à un point tel que même son parti semble se réjouir de sa démission.

Les veines ouvertes de la démocratie

Soumise aux dictats des ploutocrates, la politique a ainsi été éjectée des parlements. Ne reste que des pantins utiles dont la marge de manœuvre est à peu près inexistante.

Désormais, l’État n’est ouvertement plus le reflet des volontés légitimes du peuple souverain, mais bien celui des ploutocrates réunis en clubs privés, de type 357c. Partout, les États sont soumis aux mêmes commandements. Partout, on s’invente de faux privilégiés – les étudiants, les syndiqués, les fonctionnaires, les chômeurs… – afin de camoufler les nécessités de l’accumulation de profit. Partout, le prétexte de la dette étouffe les débats. Et partout, quiconque remet en question ces vérités mensongères est considéré comme un « communiste » – selon la déclinaison la plus grossière et réactionnaire du terme.

Autrement dit, entre l’élan généralisé de corruption qui infeste les institutions, la crise de l’économie et l’enfermement idéologique caractéristique du discours politique actuel, il n’y a pas seulement débordement ou exception, mais un système en crise.

Fort heureusement, la démocratie n’a jamais été synonyme d’État. Et partout, également, elle prend la rue pour devenir manifestation, grève et désobéissance. Au Québec, au Chili, en Grèce, en Espagne, au Mexique… contre la démocratie des maîtres, la « démocratie sauvage », selon l’expression de Miguel Abensour, reprend vie.

C’est le seul espace qui lui reste. Le triste spectacle auquel nous assistons depuis la fin  du printemps en constitue une preuve d’une éloquente froideur…