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Les pauvres, les riches, André Pratte et le mystère de la foi

André Pratte n’est pas un imbécile, ni même un démagogue. C’est un croyant. En fait, pour être plus précis, il faudrait dire qu’il est une espèce de curé du profit. Pour lui, les normes et catégories de ce système sont divines, transcendantales et éternelles.

C’est pour cette raison que lorsqu’il s’agit d’augmenter les frais de scolarité, il affirme que c’est une mesure nécessaire, puisque les étudiantes et les étudiants québécois sont choyés

Si le gouvernement devait négocier avec les contribuables chaque fois qu’une partie de ceux-ci est mécontente d’une hausse de taxe ou de tarif, l’État serait sans-le-sou. Pourquoi faudrait-il que Québec se plie aux volontés des étudiants d’université, groupe privilégié de la société s’il en est? [La Presse, 30 avril 2012]

Et il ajoute

Le gouvernement Charest n’a aucune raison de reculer. L’augmentation est nécessaire et raisonnable. Elle ne nuira pas à l’accès aux études universitaires [La Presse, 13 mars 2012].

On connait les mots de la propagande : les étudiantes et les étudiants doivent payer leur « juste part ». Peu importe qu’ils gagnent en moyenne 12 000$ par année et qu’ils sortent des universités avec un taux d’endettement record : l’augmentation des frais ne va pas les affecter. Cela est tellement vrai qu’il ne prend même pas la peine de le démontrer…

Rien n’est moins surprenant. Pratte met de l’avant un vœu pieux du capitalisme, une maxime qui permet de justifier richesse et pauvreté extrême : chacun est responsable de son sort, et tout le monde doit prendre ses responsabilités.

Tous?

Non, bien entendu, Pratte est un homme nuancé, sa pensée est plus complexe qu’on ne le pense généralement. Si les pauvres doivent être responsabilisés, il n’en est pas de même des riches

Les personnes riches ont évidemment l’obligation morale de contribuer au bien-être de la société. Cela dit, pourvu qu’elles respectent la loi, elles n’ont pas à se soumettre béatement et éternellement au système fiscal de leur pays d’origine, quelles qu’en soient les modalités [La Presse, 12 décembre 2012].

Qui pourrait en vouloir aux riches de déménager comme bon leur semble? On ne peut les blâmer. Ils administrent leurs biens comme ils l’entendent. En fait, contrairement aux étudiants – qui sont responsables de leurs gestes et de leur « malheur » – les riches ne sont pas responsables de leur choix. Absolument pas! Si ces personnalités sont riches, c’est à cause de nous : « Elles gagnent beaucoup d’argent parce que, mieux que quiconque, elles comblent la soif d’émotions des spectateurs ».

Comme le dit Pratte, non seulement ces « grandes vedettes n’ont pas volé leur fortune », mais elles ne sont que le reflet de notre « soif d’émotions ». Nous avons « soif » de leur talent. C’est nous qui leur avons mis une fortune dans les poches. Pas eux. Mais les riches, en suivant la « logique » de Pratte, devraient également être tenus responsables de leur geste, non?

Pas vraiment

Si les riches doivent remplir leurs devoirs, une société doit assumer les conséquences de ses choix. L’État ne peut pas augmenter ad infinitum le fardeau fiscal des contribuables aisés et s’attendre à ce que ceux-ci ne réagissent pas.

Autrement dit, lorsque les étudiants soutiennent que leur sort est lié à celui de la société dans laquelle ils vivent,  il faut les placer face à leur responsabilité. Quitte à défendre les « arrestations préventives », le « profilage politique » [La Presse, 11 juin] et les lois spéciales « nécessaires » [19 mai], même si elles sont dénoncées par l’ONU et Amnistie Internationale. Car « si les manifestations du printemps avaient toutes été pacifiques, nous n’en serions pas là aujourd’hui » [11 juin].

Les étudiants, ainsi, sont non seulement responsables de leur sort, mais également de la répression qu’ils subissent. Lorsque par contre les riches quittent le pays et refusent de rendre à la société une partie de la fortune que celle-ci leur a permis d’acquérir, il ne faut pas les blâmer. Car si les riches quittent, ce n’est pas parce qu’ils sont des « traîtres » fiscaux. « La réponse n’est pas si simple » – dit-il – il faut aller plus loin. Si les riches quittent, c’est de notre faute. C’est parce qu’à travers la facture des impôts, du moins celle qu’ils ne réussissent pas à contourner avec succès,  nous leur en demandons trop.

Face à la « tyrannie de la minorité » étudiante [La Presse, 30 avril 2012], le gouvernement, à l’aide la police, du droit et de la loi qu’il peut changer selon son bon vouloir, doit résister jusqu’au bout. Face à la démocratie des riches, par contre, nous devons tous nous plier.

Tel est notre intérêt.

Répétons-le : André Pratte n’est pas un imbécile, ni même un démagogue. Qui sommes nous pour le juger? Il n’est pas responsable de la pauvreté extrême, de la richesse indécente, de la crise financière et écologique. Il n’est que le simple et utile porte-parole d’un système qui peine à reproduire sa légitimité. Il doit travailler avec les seuls matériaux que lui offre la société afin de tenter de bâtir un argumentaire cohérent.

Et force est d’admettre que ce n’est pas facile par les temps qui courent.