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Denise Bombardier, une histoire d’amour et un sommet

Notre classe dirigeante est manifestement pleutre et lâche. Elle est peureuse, très peureuse… Depuis le printemps dernier, elle ne cesse de geindre tel un veau en sevrage prématuré. C’est à croire qu’elle ne se remettra jamais de cette grève, la pauvre petite.

L’agréable (la très agréable!) Madame Denise Bombardier, nous offre encore une preuve éloquente de cette touchante sensiblerie. Descendue de ses hauteurs afin de nous offrir généreusement ce que le journal nomme lui-même une « grande » (très grande!) entrevue,  elle s’entretient avec l’ancienne ministre de l’éducation, Line Beauchamp[1].

Dire que le résultat est pathétique relève de l’évidence – une évidence qui relève elle-même de cette incroyable capacité qu’a Madame Denise Bombardier à faire faner tout ce qu’elle croise du regard.

Tel que prévu, donc, cette entrevue est d’une incroyable complaisance. On y apprend que Line Beauchamp est « une femme de compromis » et de « principes », une « vraie gentille », une « sensible », une « respectueuse », une « rassembleuse », une « respectée », une « enthousiaste », une « sérieuse », une « très intelligente » femme qui a un « côté presque missionnaire »…

Lorsqu’elle parle de sa peine d’amour – ce qui nous intéresse énormément – « ses yeux s’embuent et sa voix se brise ». Madame Beauchamp « sent une fêlure quelque part » en elle. Une rupture amoureuse, c’est si rare. On ne peut qu’admirer le courage qu’elle a eu pour passer à travers une épreuve si singulière, si unique…

Mais le pire était encore à venir, car ce sont les étudiantes et les étudiants qui ont réellement « blessé » cette « écorchée » du printemps dernier. « N’ont-ils pas abusé d’elle ? », demande objectivement Madame Denise Bombardier. « La rue était envahie, répond Line Beauchamp, on craignait qu’il y ait des morts. J’étais menacée. Mon bureau de comté a été saccagé et, parmi les leaders, certains m’avouent être victimes de pressions ». C’est simple, elle « a été trahie » et « il était clair qu’on voulait renverser notre gouvernement démocratiquement élu ».

Renverser le gouvernement? Oui madame, vous avez bien lu! Les soviets de Laval, d’Anjou, d’Amqui, de Pointe-St-Charles et de Gatineau n’attendaient que le feu vert de Gabriel Nadeau-Dubois avant de prendre d’assaut les casernes et le parlement. Line Beauchamp faisait semblant, mais elle savait tout, et en tremblait de peur : « Après avoir quitté, j’ai éprouvé un choc traumatique. J’avais physiquement peur quand je sortais à l’extérieur ».

Peur de quoi? Elle ne le dit pas, mais on le devine… Après l’histoire des courriels méchants, méchants envoyés à Sophie Durocher, après les très sérieuses menaces de mort à l’endroit de Jacques Villeneuve, après les colis piégés de poudre à pâte et les prises d’otage du Rabbit Crew, on savait désormais de quoi étaient capables les grévistes québécois…

Pleurer la matraque à la main

Comme le souligne à gros traits cette entrevue avec Line Beauchamp, non seulement la classe dirigeante se cache derrière son armée de gros chiens balourds et protégés (qui ont désormais un nouveau look), non seulement elle prend le parti de la répression, mais elle le fait en pleurant.

Pendant des mois, les étudiantes et les étudiants ont pu constater que ce qu’ils vivaient ne correspondait pas du tout à sa représentation médiatique et publique. Par la magie du spectacle, la répression brutale qu’ils subissaient dans le réel se transformait à l’écran et dans les pages des journaux en « violence et en intimidation ». Ce renversement de la vérité n’est pas accidentel. Il n’est pas le fruit fortuit de la crise. Il est un mensonge constitutif de notre société satisfaite de ses inégalités. Les nombreux commentaires qui fusent à propos de l’ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante) depuis la fin de la grève en témoignent. À écouter les commentateurs de l’actualité, l’ASSÉ serait une institution « dominante », un lobby « puissant » qui tirerait les ficelles du gouvernement.

Comme les classes dirigeantes sont trop lâches pour assumer leur position, elles tentent d’inverser les rapports de force présents dans la société. Le résultat, et c’est le moins qu’on puisse dire, est renversant : il fait d’une répression brutale un « débordement », de l’impôt un « vol » et du profit un « droit »; il fait de l’homme une victime du féminisme et du féminisme un argument pour dicter aux femmes comment s’habiller; il force le chômeur à l’exode sous prétexte qu’il est responsable de son sort et rend la société responsable de l’exode des millionnaires, etc. [2].

Au sommet de quoi?

C’est également ce renversement qui fait d’un sommet dont les tenants et aboutissants sont prédéterminés un exercice « démocratique ».

Allez, venez discuter avec nous. Nous vous invitons. Vous faites partie de la famille. Un grand débat nous attend. Laissez tomber le chantage et les ultimatums. Allons discuter de la « bonne » manière d’augmenter les frais de scolarité, de la « bonne » manière d’encadrer le droit de grève et de la « bonne » manière d’orienter notre système éducatif afin qu’il soit « compétitif » et « rentable ».

Mais non, bien entendu, on ne discutera pas de la gratuité ou des orientations fondamentales de nos universités. Nous sommes une famille, certes, mais une famille  respectable et raisonnable.

Vous boudez, c’est ça ?

Vous n’avez plus confiance en nos institutions démocratiques ?

Allons, ne soyez pas intransigeants. Vous n’êtes pas tanné de perdre votre temps à parader dans les rues? Votre point de vue sera tout aussi entendu que celui du Conseil du patronat et des Chambres de commerce.

Venez jouer aux échecs avec nous. Les règles sont simples. Vous n’avez qu’à nous écouter vous les dicter, et tout ira bien…

Comment ça « fuck you » ?

***

Notes

 

[1] Denise Bombardier, « Grandes entrevues: en peine d’amour avec le Québec », Le Journal de M…, samedi 2 février 2013.

[2] Sans oublier que ce renversement fait de Richard Martineau et de Johanne Marcotte des intellectuels, de Star Académie un espace créatif, de Gilles Proulx un journaliste, du Journal de Montréal un… journal, de Gilles Duceppe un gauchiste, du réchauffement de la planète un mythe,  de Loco Locass de grands poètes, etc.