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Le retour d’Elvis Bock Gratton

 « And one »

– Yé pas assez épicé ton spagha’t Linda !

Elvis mange, la télé est ouverte. L’animateur parle : « Nos concurrents la semaine prochaine à Québec Superstar seront Elvis Barette, Elvis Sainte-Marie, Elvis Allaire, ainsi que Elvis Légaré et Elvis Wong ! »

Bob, la bouche pleine, s’étouffe : « Elvis Wong estie ! Elvis Wong, est bonne celle-là… ». Il a l’air profondément désespéré : « Elvis Wong ! Un Chinois ben ça c’est le boutte ! Pourquoi pas un Pollock, un WAPS, un nègre tant qu’à y être ! Un Chinois, estie ! Un autre qui s’en vient voler nos jobs. C’est ça les Canadiens français. Une belle gang de sans-dessin. Au lieu de s’entraider, y se mangent entre eux autres ! Aussitôt qui en a un qui réussit : paf ! Tout le monde essaie de le caler… »

Bob a l’air songeur, il réfléchit de toutes ses forces.

– Un Chinois… Kin, pareil comme toé ton frère Méo.

Linda fronce les sourcils : « Aïe le gros mêle pas Méo avec les Chinois ! »

– Méo ! qui nous chie ça tête. Y là jama’ pris moé que je me parte en business. Jama’! Ben lui yé pareil comme toué autres, un vrai Canadien français. Un peureux, un jaloux, un paresseux, un mangeux de marge !

– Hey le gros, je t’ai déjà dit de pas toucher à ma famille !

– Ta famille… En toué cas, si c’était rien que de moé, moé je partirais rester aux States. Je vendrais toute icitte, pis je j’achèterais un beau « condom minium ». Je serais ben là-bas. Parce qu’eux autres y l’ont l’affaire les Amaricains. Regarde Elvis, lui y l’avait l’affaire.

Dans la scène suivante, accompagné de la musique d’Elvis, Bob lave son gros « truck » avec amour.

Il se frotte littéralement dessus, c’est un peu malaisant…

Pour entendre l’extrait original de ce grand classique de la comédie québécoise:

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« And two »

– Yé pas assez épicé ton spagha’t Linda !

Elvis mange, la télé est ouverte. L’animateur parle : « Plus tard à l’émission, on se pose la question : est-ce que les éducatrices en garderie devraient avoir le droit de porter le voile au travail… »

Bob, la bouche pleine, s’étouffe : « Le voèle ! D’in garderies ! Aïe est bonne celle-là… ». Il a l’air profondément désespéré : « Le voèle, d’in garderies ! Des arables, ben ça c’est le boutte. Pourquoi pas nous enlever notre jambon de cabanes à sucre ? Nos arbres-de-Noël ? La croix du Mont-Royal tant qu’à y être ? Le voèle d’in garderies, sti. Une autre qui refuse qui c’est qu’on est. C’est ça les Canadiens français. Une belle gang de sans-dessin. Au lieu de se respecter. Y se laisse manger la laine su’ l’dos. Aussitôt qu’y en a un qui s’affirme : paf ! Tout le monde essaie de le caler… »

Bob a l’air songeur, il réfléchit de toutes ses forces.

– Le voéle, d’in garderies. Kin ! Pareille comme toé ton frère Méo.

Linda fronce les sourcils : « Aïe le gros mêle pas Méo avec les arables ! »

– Méo, qui nous chie su’à tête. Y là jama’ pris moé que je me tienne deboutte. Jama’! Ben lui yé pareil comme toué autres, un vrai Canadien français. Un peureux, un jaloux, un multiculturalisse, un mangeux de marge !

– Hey le gros, je t’ai déjà dit de pas toucher à ma famille.

– Ta famille…En toué cas, si c’était rien que de moé, moé je partirais rester en Russie. Je vendrais toute icitte, pis je j’achèterais un beau « condom minium ». Je serais ben là bas. Parce qu’eux autres y l’ont l’affaire les Russes. Regarde Depardieu, lui y l’a l’affaire !

Dans la scène suivante, accompagné de la musique de Johnny Holliday, Bob lave son gros « hummer » avec amour.

Il se frotte littéralement dessus, c’est un peu malaisant…

 

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« And three »

– Ce plat de pâte à la constantinoise n’est pas tout à fait assaisonné en quantité suffisante, chère amie.

Elvis Bock-Gratton mange, la télévision est ouverte. L’animateur parle : « Plus tard à l’émission, des signataires d’une lettre ouverte accusent la fameuse charte des valeurs québécoise d’être porteuse de xénophobie… »

Bock-Gratton termine sa bouchée, s’essuie les lèvres et pose délicatement ses ustensiles sur la table : « Xénophobes, nous ? Arborer un symbole ostentatoire de négation des valeurs de la démocratie occidentale est tout à fait incompatible avec le cadre de vie démocratique que nos ancêtres nous ont légué historiquement et qui prend racine dans une définition pourtant généreuse du fait national, voilà tout ! Xénophobes, nous ? ». Il a l’air profondément désespéré : « Pourquoi ne pas interdire le porc lors de nos festivités printanières nationales traditionnelles ? Pourquoi ne pas, à l’intérieur des centres commerciaux présents dans notre civilisation démocratique, interdire les arbres de “Noël” sous prétexte d’ouverture à l’autre ? Quelle sera la prochaine étape de ce reniement systématique de notre identité historique, c’est-à-dire du réel tel que le conçoivent tous ceux qui pensent rationnellement comme moi ? Va-t-on retirer la traditionnelle croix de notre Assemblée nationale, une croix historique symbolisant le patrimoine catholique dont nous n’avons nullement à avoir honte et qui nous rappelle que nous ne devons pas tout à la Révolution tranquille comme le croient certains bien-pensants de la gauche muticulturelle ? »

Bock-Gratton  se prend la tête.

« Xénophobes, nous ? Je ne peux pas le croire ! Encore une autre négation systémique de moi et de soi. Ainsi est constituée l’âme du Québécois d’origine canadienne-française (française). Incapable de se considérer à la même hauteur que les autres grandes nations du monde, comme les Américains et les Français, il refuse d’assumer la prédominance de la majorité historique francophone dans l’espace public ! Au lieu de se respecter, il se laisse culpabiliser par ceux qui croient avoir le monopole de l’ouverture et de l’hospitalité ! Aussitôt que l’un d’entre eux s’affirme positivement: pataclan ! Tous ses semblables l’invitent à ne pas oublier que le Québec est une page blanche sans enracinement patrimonial ».

Monsieur a l’air songeur, il réfléchit de toutes ses forces.

– Xénophobes, nous… Je ne peux décidément pas le croire ! Tenez, cela me fait penser à votre frère Paul-Émile.

Sa chère fronce les sourcils : « Je vous prierais, cher ami, de ne mêlez mon frère Paul-Émile aux accommodements religieux ! ».

– Votre frère Paul-Émile, qui me traite de chauvin parce que je me dresse devant la menace islamiste ! Il n’a jamais pris que je prenne position en faveur de la charte des valeurs québécoises d’origine canadienne-française-française catholique occidentale d’Amérique du nord francophone. Jamais ! Il est foncièrement semblable à tous les Québécois ! Un pleutre, un multiculturaliste, un castré, un héraut de la réduction de la nation au statut d’une agrégation d’individus sans passé collectif ni lien d’appartenance historique ! Il ne voit nullement que la douce hégémonie à l’américaine, cette fantastique démocratie, est notre rempart pour contrer l’islamisation galopante menaçant notre civilisation chrétienne francophone [1]. Comme s’il existait des liens entre la montée de l’extrême droite et les crimes islamophobes, la guerre au terrorisme et notre charte patrimoniale 

– Je vous en pris, Monsieur, je le répète, ne mêlez pas ma famille à cette histoire.

– Votre famille… Dans tous les cas, s’il n’en tenait qu’à moi, j’irais vivre en campagne avec les paysans. J’y ferais l’acquisition d’une villa. Je partirais sans ne rien laisser derrière. J’y serais très bien, en campagne. Les gens de la paysannerie, eux, ont très bien compris que cette affaire en est une existentielle. Regardez les sondages concernant notre charte, cela prouve hors de tout doute sociologique qu’ils ont bien saisi le sens national, historique et patrimonial de cette affaire [2].

Dans la scène suivante, accompagné de l’Orchestre symphonique de Montréal qui interprète Gilles Vigneault, Monsieur Mathieu-Bock-Gratton lave son doctorat laminé au mur avec amour.

Il se frotte littéralement dessus, c’est un peu malaisant…

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Notes

[1]« J’irais plus loin [il dit]. Entre une éventuelle gouvernance globale associée à l’ONU et la souveraineté américaine, je n’hésite pas un seul instant : je préfère l’hégémonie douce des États-Unis à une bureaucratie mondialisée. Ou pire encore, à une éventuelle hégémonie chinoise. Étrange, mais vrai : il existe des empires bienveillants. J’entends les sceptiques. Vraiment Monsieur le chroniqueur, Vive l’Amérique ? Oui, Vive l’Amérique ». [MBC, 24 heures, 15 septembre 2013].

[2] Les opinions du bon peuple sont manifestement utiles à Bock-Côté afin de légitimer dans un sens ou dans un autre son discours éclairé. Lors de son passage à l’émission Il va y avoir du sport à Télé-Québec le 20 octobre 2007, il affirmait, en ce qui concerne les manifestations contre la guerre en Afghanistan, que le Québec était « immature » et « adolescent », un « homme chaste » parce qu’« impuissant ». Le 4 juin dernier, reprenant les propos de Denys Arcand, « notre plus grand cinéaste », Bock-Côté affirmait alors que les Québécois considéraient la « pauvreté comme une vertu », qu’ils « étaient incapables d’imaginer la richesse » et qu’au Québec « l’indigence est vue comme le sceau indéniable du talent » [MBC, « Denys Arcand sur la pauvreté et la richesse », 4 juin 2013]. Dernièrement, le monsieur louait pourtant et désormais les opinions populaires du bon peuple, qui semblait enfin d’accord avec lui sur les questions identitaires : « Les défenseurs du multiculturalisme, qu’ils penchent à gauche ou à droite, ne se demandent pas pourquoi une majorité populaire se reconnaît dans une conception plus exigeante (ou classique, si on préfère) de l’intégration nationale, car ils ont leur explication : la majorité serait obscurantiste » [MBC, « Le multiculturalisme ou l’art de se draper dans la vertu », Blogue, 29 août 2013].

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