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Six mois de prison

Nous avons l’habitude d’entendre la gauche crier au scandale et aux abus policiers… et pour cause. La répression politique est de plus en plus féroce et la violence envers les mouvements sociaux de plus en plus systématique. Un peu partout, c’est un fait révélé : l’État sort les matraques et les droits autrefois considérés comme les plus élémentaires et les plus fondamentaux sont le plus souvent niés. Ces abus sont largement documentés. Inutile ici de les répéter encore une fois… Notons simplement que cette répression, à Toronto, en 2011, a fait plus de 1100 arrestations, la plupart illégales, un record dans l’histoire du Canada, et que les mensonges et les abus des forces de l’ordre furent nombreux

Ce qu’on oublie souvent de dire, c’est que si l’État montre les crocs, c’est parce qu’il y a effectivement toujours plus de résistance à l’ordre dominant. Ces anarchistes, ces communistes et autres révolutionnaires anticapitalistes sont cependant considérés comme des « casseurs », des « voyous », des « délinquants » apolitiques. On ne trouve personne dans l’espace public pour nous expliquer leur réflexion et démarche.

La position de la victime – quoique bien réelle – est confortable. Elle évite bien des débats stratégiques et permet à une certaine gauche de garder son aura de respectabilité dans un espace dominé par ses ennemis politiques.

Cette posture n’est cependant pas partagée par tous. Certains assument jusqu’au bout leurs positions, et en tirent même une certaine fierté. C’est le cas de Youri Couture, participants aux tumultueuses manifestations contre le G20 de Toronto en 2010. Il est accusé de trois choses : assaut sur un policier avec une arme, nuisance publique et déguisement avec des intentions criminelles. Il sera fort probablement condamné, ce vendredi, à 6 mois de prison.

Nous l’avons rencontré afin de mieux comprendre ses motivations, de même que celles de ces nombreux « voyous » qui mettent le feu un peu aux institutions dominant le monde.

 

Tu peux nous parler de ton parcours politique et idéologique? Comment en es-tu venu à épouser les idées radicales?

J’ai parcouru une sacrée courbe quand j’y repense. Dans mon adolescence j’étais farouchement nationaliste, du genre de ceux à qui il faut donner une raclée avant qu’il ne soit trop tard et que quelques organisations fascistes ne les recrutent. Heureusement, je suis débarqué dans un cégep membre de l’ASSÉ [Association pour une solidarité syndicale étudiante] et j’y ai fait des rencontres intéressantes. Après un certain moment de transition, qui s’est constitué en une brève et honteuse adhésion à Québec solidaire (QS), je me suis approché des idées communistes. Mon implication maoïste n’était pas suffisante pour adhérer formellement à une organisation, mais disons qu’une partie de ma bibliothèque fait tache aujourd’hui. Cette période particulière a en outre été celle des premières confrontations avec les forces de police. Je me considère depuis révolutionnaire, bien que j’aie vite abandonné la voie stérile de l’ouvriérisme. À l’UQAM, j’ai fait mes premières armes avec des anarchos-communistes. Je me suis fait de allié.es et des camarades à travers les nombreuses luttes que j’ai vécues. J’ai même assisté aux débuts de l’Union communiste libertaire (UCL), dont le nom m’a toujours semblé d’une rigidité cadavérique. Peu à peu, j’ai finalement formé une parcelle autonome d’un type d’anarchisme dont je pouvais pleinement me revendiquer, sans vraiment d’autres étiquettes que des sensibilités insurectionnalistes et de vagues sentiments situationnistes. Je crois que ce qui lie les différents moments de mon parcours a essentiellement été ce désir de liberté. Je l’ai crue tour à tour nationale, économique, politique, sociale. En vérité elle est apatride et globale. C’est en cela que j’épouse le radicalisme : parce que les moyens doivent être à la hauteur de la fin, et  notre riposte aussi déterminée que l’oppression qui nous écrase. À ce jour je m’implique quotidiennement dans ce que je nomme le front culturel, parce que même notre révolution aura besoin de ses poètes et ses troubadours; surtout la nôtre, elle qui veut détruire avant tout pour créer.

Pourquoi tu es allé à Toronto manifester?

Je ne suis pas allé manifester. Même alors j’étais plutôt critique des défilés. Lors de la grosse manifestation unitaire, pendant que nous marchions entre deux rangées de flics en vélo bloquant les trottoirs à la manière de leurs semblables durant certains événements du même genre aux États-Unis; l’apathie des participant.e.s, cette acceptation de marcher sous haute garde policière, ça n’a fait qu’exposer mon point de vue. Ce que j’ai fait à Toronto a été d’investir un espace, de l’occuper politiquement : j’ai aidé à temporairement libérer une zone d’autonomie pour faire quelques actions directes contre divers lieux d’oppression. C’est en soi une raison de ma présence. Évidemment, les réunions du genre G20, G8, OTAN, FMI et cie. ont toujours été des cibles de choix pour les anarchistes et les anticapitalistes de tous poils – pour une fois que ces enfoirés se trouvent au même endroit en même temps. Je ne pouvais tout simplement pas manquer une telle occasion d’opposer une résistance, quoi qu’elle pût revêtir!

Peux-tu nous expliquer comment s’est passée ton arrestation?

Moi et mes compagnons avions couché dans l’auto le samedi soir. Le lendemain, nous devions déposer l’un de nous dans le centre-ville pour qu’il puisse retourner au Québec. Quant à moi, je partais avec l’autre à l’ouest vers la vallée d’Okhanagan pour cueillir des fruits. Je voulais profiter de l’été pour lire et écrire, ayant le projet d’un livre qui n’est toujours pas prêt d’aboutir. C’est dans la ville de Toronto que nous avons commencé à croiser des barrages policiers. Nous ne savions pas alors la frénésie qui prenait les dirigeant.e.s et leurs cerbères : les arrestations de masse et les descentes, notamment dans le gymnase de l’Université de Toronto. C’est au deuxième barrage que notre voiture a été prise en chasse. Nous ne savions pas alors que la directive avait été donnée par les officiers d’arrêter et de fouiller toute personne en provenance du Québec. Nous étions dans une automobile portant une plaque d’immatriculation québécoise. Nous forçant à nous arrêter au bord d’une petite route adjacente au boulevard, deux flics nous ont fait sortir et ont commencé à fouiller l’auto. Quand ils ont trouvé des vêtements noirs, un drapeau et un bidon d’essence, ils nous ont arrêtés. D’autres voitures arrivent, on nous met dans un panier à salade : direction le centre de détention provisoire. Une fois sur place, je rencontre d’autres compagnons et compagnes et je fais l’expérience des fouilles à nu. Mes quelques souvenirs marquants comportent l’épisode où retentissaient des cris déchirants provenant des cages avoisinantes, lorsque le PPC s’est progressivement vidé et que nous étions isolés les un-es des autres dans ce vaste entrepôt. Mais parfois je pense aussi aux quelques chansons que nous avons chantées ensemble sans nous voir. Ensuite, ce fut la cour où j’appris que posséder des journaux anarchistes implique une caution plus élevée. Puis la prison, la cour, la prison, la cour, et le retour. Je garde de mes 76 heures de détention une impression confondue d’inertie et de va-et-vient futiles.

Que penses-tu de la répression qui a sévi à Toronto? Est-ce que tu crois que c’est une victoire des forces de l’ordre?

À Toronto, j’ai failli perdre un œil, voire mourir : un flic a tiré une balle de plastique qui m’a frôlé le crâne, une question de centimètres. Les gens ont été ébranlés avec raison par la répression de la grève de 2012, mais c’est un oubli collectif : ne se souvient-on pas d’un sommet à Gênes en 2001? Du sommet des Amériques à Québec la même année? C’est plus facile de se draper dans l’absurdité confortable que les flics sont gentils au fond, voire secrètement de notre côté, faisant partie du fameux et illusoire «99%». C’est révoltant de naïveté et de stupidité. Les exemples sont là, les témoignages et analyses sont traduits en plusieurs langues pour être sûr.es que tous et toutes comprennent la nature des flics et de leur rôle dans la répression. J’ai vu les conséquences psychologiques de la répression affecter des ami-es; le sommeil tourmenté et la paranoïa dans l’œil. Je crois que ça été une victoire et une défaite pour les technicien.nes de l’ordre, puisqu’ils ont pu expérimenter avec nous et faire comme ils voulaient de nous. Je crois aussi que les flics de Montréal, dont plusieurs se trouvaient alors à Toronto, se sont souvenus de cette impunité et de ce pouvoir sur nos vies quand est venue la grève étudiante de 2012. C’est néanmoins une défaite pour eux, car nos réseaux ont tenu le coup et la solidarité, à pars les exceptions notables des têtes d’affiche des réformistes altermondialistes, est venu temporairement effacer nos différents. En ce sens, nous pouvons espérer que la radicalisation de 2012 vient s’ajouter aux suites de 2010 – et que ce phénomène n’est pas propre au Québec, bien que la proportion y soit plus grande.

Que penses-tu de l’action directe et de la violence politique en général? Tu les crois nécessaires, à éviter? Quel devrait être la posture de la gauche face à celles-ci?

Il y a quelque temps j’habitais la rue St-Christophe à Montréal. Près de chez moi, sur Ste-Catherine, un nouveau magasin a fait surface dans un local abandonné. C’était un commerce de matelas et de fournitures de chambres à coucher. L’endroit avait un petit espacement entre le trottoir et l’entrée, de sorte que des sans-abris venaient s’y nicher pour la nuit. L’hiver, je revenais de l’université, à deux pas, et je voyais ces pauvres hères trembler de froid la nuit quand tout ce qui les séparait d’un lit et du chaud était une triste vitrine. C’est ça la violence. C’est ce que cette vitrine représente. Sa destruction est un acte éducatif, pour son auteur comme pour les autres. Le piège à éviter dans ce cas est d’en faire le fétichisme sans que cet acte isolé ne s’accompagne d’actions plus larges pour l’accompagner et l’approfondir, trouvant son sens dans une complémentarité graduelle d’innovations.

C’est un clivage évident entre la gauche et les anarchistes : les premiers revendiqueront le droit au logement social tandis que les seconds libéreront, et défendront tant bien que mal, des espaces pour y créer des squats. C’est la différence essentielle entre la coopérative d’habitation et le squat. Le premier cherchera des locataires payant des loyers; le squat ouvrira ses portes et promouvra l’implication active de ses membres, sans conseils d’administration chapeautant celle-ci.

La violence politique est une conséquence d’une oppression calculée et directe envers nous; son but doit être de riposter à cette attaque sur nos vies. Ce n’est jamais légal, ce n’est jamais « respectable », et c’est toujours légitime. La destruction active de la propriété privée capitaliste s’accompagne d’un discours difficilement acceptable par la gauche parlementaire. Même dans ses moments véritablement révolutionnaires, jamais les socialistes et sociaux-démocrates ne voudront prêter voix aux éclats insurrectionnels d’une frange indomptable d’anarchistes et d’anticapitalistes. Il faut toujours composer, non sans eux; malgré eux.

Que penses-tu des procédures judiciaires? Tu crois que justice a été rendue?

Ces procédures ont été une farce du début à la fin. Les illusions que j’ai pu entretenir secrètement jusque-là sont tombées dès ma sortie de la prison de Maplehurst. Le fait que je doive signer des documents dont je réfute la véracité et le propos pour rapatrier ma sentence au Québec, dans un simple calcul morbide de conditions de détention, ça me révolte. Devoir participer à cette mascarade me répugne. J’ai très bien vu le jeu des procureurs ces dernières années : me faire venir à Toronto pour épuiser mes finances et m’imposer des conditions de libération afin de me couper des mes réseaux militants. Je ne fais pas face à la justice, mais bien à la vindicte de l’État. Si vraiment il y avait justice, les vidéos montrant les policiers frappants des manifestant-es désarmé-es et la résistance que j’ai opposé ne seraient utilisés pas afin de m’identifier, mais bien pour expliquer les raisons de mes actes. La justice ne cherche pas des explications, elle cherche des coupables pour justifier sa propre existence et ses procédés. Je n’ai aucune confiance dans ce système et c’est pourquoi j’ai accepté ce deal de rapatriement. Ce qui m’enrage, c’est la dépossession de mon corps qui sera faite vendredi et le sourire de la procureure quand ce sera fait. Voilà près d’une année que nous contestions nos charges pour motif de violations de nos droits constitutionnels. Pourtant, même si ça avait fonctionné, je n’aurais pas cru davantage en leur justice. Ça reste un coup de dés totalement arbitraire, et, ma foi, je ne suis allé au casino qu’une seule fois… Pour bloquer le pont lors des grèves de l’UQAM.

Tu es condamné à 6 mois de prison : des regrets? Tu crois que le jeu en valait la chandelle? Qu’est-ce que tu ferais de différent aujourd’hui?

Évidemment, je regrette que les flics aient pu me prendre. Je regrette d’aller en prison. Je regrette de ne pouvoir m’échapper dans quelque maquis pour promouvoir clandestinement la révolution. Je crois qu’un-e anarchiste aujourd’hui doit s’attendre à faire de la prison. Ce n’est pas une question de justesse morale, c’est tout simplement un passage obligé pour les personnes sérieuses dans ce qu’elles font. Il faut néanmoins apprendre des erreurs et connaître les nouvelles tactiques policières pour les contrecarrer. Un foulard ne suffit plus comme à l’époque. Outre les logiciels de reconnaissance faciale, il y a encore les flics infiltrés.

Aujourd’hui je mettrais l’accent sur les mesures de sécurité inhérentes et inévitables à nos formes d’action. Ces trois dernières années, je n’ai jamais eu la liberté de parole nécessaire à expliquer ce que j’ai fait au G20. Je crois que c’est là une faiblesse des organisations anarchistes : ne pouvoir ou n’oser prendre la parole pour défendre et expliciter la portée des actions d’une frange active du mouvement. La plupart des organisations se cantonnent dans la recherche de membership au détriment de la cause en soi, alors que pourtant une des utilités d’une organisation informelle est de communiquer les paroles anonymes. Malheureusement les organisations aujourd’hui se veulent formelles et structurées : on oublie la richesse des idées et des actions illicites au profit de la plate-forme et de sa respectabilité dans l’espace public.

Est-ce que tu crois que la répression a fonctionné à ton égard ou si elle t’a simplement confirmée dans tes convictions?

Il m’est arrivé de trouver pénible cette impression de décalage entre l’académisme, tel livre de Foucault ou tel zine anarchiste, et la réalité brutale de ce qu’on nomme le complexe industrialo-carcéral. Bien sûr, ça ne fait au final que me conforter dans l’idée que la meilleure chose que nous ayons à faire reste de cramer cette saloperie. Expérimenter la répression aussi crûment que d’être mis en cage confirme d’une autre façon ce que j’avais commencé à théoriser. Cela dit, il me reste encore à faire ces mois de taule. Je ne pourrai dire avant la fin si ça m’a sapé. Ce que je peux affirmer, cependant, c’est que pendant ces trois années sous libération conditionnelle jamais je n’ai abandonné la cause. Ça ne m’a pas arrêté bien que j’aie dû approcher d’une nouvelle façon les moyens de lutter. Avec le Bloc des auteur-es anarchistes et le collectif d’édition Sabotart, j’ai pu partager mes idées subversives et mon intense désir de liberté d’une façon peut-être moins romantique et plus romanesque, mais sans renier la profondeur du propos et de l’élan anarchistes. Après mon arrestation pour bris de condition à la manifestation du COBP de 2011, plusieurs personnes sont venues me voir pour me communiquer leur frustration. Il n’a jamais été question pour moi de se défiler. Nous avons affronté les flics dignement lors des différentes occupations à l’UQAM. Pourquoi ça changerait? La seule différence que je vois entre mes expériences passées de répression et maintenant, c’est l’isolement sur une longue période de temps. Lors de l’occupation du pavillon Aquin en 2009 j’ai été le dernier à sortir du centre opérationnel, mais je savais que je retrouverais les miens prochainement. Lors de mon incarcération au G20 j’ai été la plupart du temps avec des compagnons et compagnes. Vendredi, je ne sais pas si je retrouverai mon co-accusé dans la même aile. Je serai seul cette fois. Même les visites ne seront toujours que des visites, éphémérités d’une routine solitaire. C’est ce qui fait peur, d’être réellement coupé, physiquement, de tout contact, de mes amie.s.

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Les réponses de Youri ont été délibérément écourtées de quelques pouces par un journaliste bénévole.

Pour féliciter la justice canadienne et québécoise ou pour soutenir Youri et son coaccusé Guillaume (voyez comme nous faisons du journalisme objectif), rendez-vous au Palais de justice de Montréal ce vendredi 4 octobre à 9h.