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Vincent Romani : par delà l’épée et la croix (partie II)

 

Dans la première partie de cette entrevue, Vincent Romani répondait à nos questions en ce qui concerne la fameuse Charte des valeurs québécoises. Il nous parlait des dynamiques expliquant les nouvelles formes que prennent l’intolérance et la peur de l’autre (le néo-orientalisme) et des dynamiques expliquant en partie cette propension qu’ont les États du nord à chercher des boucs émissaires responsables de leur propre faillite.

M. Romani parlait également que l’ « islamisation du Québec », un phénomène relevant plus du fantasme malsain que de la réalité – une réalité qui est en train de rendre l’« autre » responsable des problèmes de l’Occident – et de l’instrumentalisation du féminisme afin de mieux faire avancer la peur et le rejet d’une certaine catégorie d’immigrantes et d’immigrants.

À l’heure où la Russie s’enflamme aux émeutes anti-immigrations, où l’extrême-droite est en fulgurante montée partout en Europe et où des « Jeannettes » patentées et sans jugement traitent les femmes voilées de « folles » (sans oublier les énormités déballées chaque jour dans les pages de nos gros médias), il nous semble plus que jamais essentiel de publier la deuxième partie de cette entrevue.

Cette fois-ci, M. Romani nous parle – justement! – de la symbolique du voile, de racisme et de xénophobie, de même que des effets à prévoir si une telle charte est adoptée.

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M.A.C– Que signifie le voile pour celle qui le porte? Est-ce réellement un signe de soumission de la femme ou est-ce possible d’en faire une autre lecture?

V.R. C’est à ce sujet que le néo-orientalisme exprime le plus puissamment ses impasses. La rigueur élémentaire interdit d’imposer péremptoirement le sens d’une pratique qui concerne des centaines de millions de femmes de toutes religions, de tous pays, depuis des milliers d’années. Il y a débats sur l’exigence coranique et prophétique de cette pratique ; il y a certitude de l’existence de cette pratique avant l’islam et dans toutes les régions du monde et religions, et bien entendu certitude aussi concernant la variabilité des significations mises dans cette pratique. Jusqu’à aujourd’hui, où les recherches montrent l’individualisation croissante des trajectoires spirituelles des adeptes, et donc la pluralité des interprétations et des significations mises dans le port du voile

Coquetterie, sexisme, crise d’adolescence, obligation, oppression, conversion, conflits familiaux, protection ou affirmation de soi ou du collectif, contre-stigmatisation : toutes ces significations et bien d’autres existent et parfois coexistent. On ne peut admettre cette variabilité pour affirmer du même souffle que le voile a un sens unique liberticide ou conquérant : c’est une alternative logique absolue qui s’impose  ici ; soit le voile a un sens unique décrétable et imposable de l’extérieur, soit il n’en a pas. Il est toujours loisible de rechercher dans les nuées – et plus sûrement dans ses préjugés – une ontologie au voile, mais les faits sont têtus. La vérité sociologique est que non seulement il n’y a pas de signification unique, mais il n’y a pas de causalité de cette pratique. Le voile est un signe, pas une cause : mais un signe possible de tout ; on peut être oppressée sans voile, libre voilée, et vice-versa.

Tacitement ou légalement, la jupe fut imposée aux femmes dans grand nombre de sociétés occidentales ; par exemple son obligation votée par les révolutionnaires français « éclairés » en 1799 vient d’être retirée de la loi française en 2013 après plusieurs décennies de non-application. Ce vêtement cachait les fesses et jambes des femmes tout en entravant leur mobilité et leur accès à quantités de métiers. Encore aujourd’hui elle est imposée dans certaines religions, industries sexistes ou prostitueuses. Il serait donc pertinent d’en faire un symbole de sexisme et d’oppression masculine.  Mais aujourd’hui au Québec et ailleurs, la jupe n’a pas cette signification pour beaucoup de personnes se sentant libre d’en porter ou pas. Inversement il existe des contextes très fortement patriarcaux où les hommes portent des jupes, comme au Yémen ou en Inde. Ces multiples sens et leurs évolutions interdisent toute imposition d’une seule signification à la jupe. Il en est ainsi pour les voiles et les foulards et bien d’autres pratiques vestimentaires. Pourquoi dans ce cas focaliser sur une seule ?

L’ironie est de voir un gouvernement « laïc » s’ériger en théologien suprême, puisque c’est de lui qu’émanerait l’affirmation de l’appartenance de telle ou telle pratique vestimentaire à telle ou telle religion, alors même qu’il n’y a consensus ni parmi les croyant-e-s ni parmi les théologien-ne-s ni parmi les historien-ne-s sur les normes et raisons religieuses prescrivant la vêture. Autrement dit, en voulant neutraliser les religions (sauf le christianisme), ce projet met le doigt dans un mécanisme théologique vertigineux. Comment feront les administrateurs et juges bienveillants lorsqu’il s’agira par exemple de juger du choix d’une employée athée de porter un voile par goût esthétique ? Mais cela va plus loin, partout chacune et chacun s’autorise à faire de la théologie sur le dos des autres, rechercher un sens unique et indiscutable à tel verset, telle prescription, telle pratique. Nous assistons à des joutes théologiques enfiévrées, dans lesquelles des non-croyant-e-s plongent dans l’interprétation des textes sacralisés pour sauver les croyant-e-s de leurs croyances, c’est littéralement fabuleux.

Ainsi, l’évidente pluralité des interprétations religieuses possibles sur laquelle j’insiste tant, fait par exemple que certains juifs portent une kippa, certaines musulmanes un voile, et d’autres pas. Cette pluralité est saisie par de nombreux experte-e-s auto-consacré-e-s pour distinguer entre une pratique religieuse qui serait « fanatique » et une pratique qui leur conviendrait et serait donc « modérée » car invisibilisée. Cela revient à refuser la réalité sociologique de milliers de femmes qui se voilent sans nuisance ni coercition, au Québec et ailleurs. Par un retournement à la fois logique et chronologique pervers, il est affirmé dans les médias les plus sérieux que ces femmes, menacées de renvoi du travail « à cause du fanatisme » qui ferait qu’elles portent le voile (ou tout autre signe qu’il est question de proscrire, y compris aux hommes), mériteraient d’autant plus leur renvoi qu’elles redoubleraient de fanatisme en quittant effectivement leur travail pour ne pas quitter le voile. Avec en bonus l’accusation d’être de mauvaises migrantes, de mauvaises mères, de mauvaises musulmanes. S’annonce ici un sophisme parfait, rendant responsables de leur sort des personnes légalement fanatisées qui vivaient et travaillaient tranquillement jusqu’alors. Tout ceci pour résoudre quel problème concret ?

Plusieurs détracteurs de la charte accusent le PQ de « racisme » et d’ « islamophobie ». Que pensez-vous de ses épithètes? Sont-ils justifiés ?

Il est étonnant qu’à partir des principes généraux les plus vertueux, on arrive systématiquement à la question du voile féminin et de l’islam, malgré toutes les précautions rhétoriques prises. Le déferlement d’agressions et propos haineux à propos d’un projet s’en défendant officiellement devrait alerter. En sanctuarisant (sic) le christianisme – et donc en rompant l’équité minimale qui aurait pu habiller (sic) le projet de charte – le gouvernement profile explicitement les minorités non-chrétiennes et les femmes qui entendent porter le voile. D’autant qu’il est plus facile de cacher un crucifix qu’un voile. Il est facile de comprendre que nombre de musulmans et musulmanes québécoises puissent se sentir spécifiquement visé-e-s, et ce ciblage de facto correspond à la définition littérale de l’islamophobie, issue du néo-orientalisme latent des sociétés du Nord. Comme la majorité des musulmans et musulmanes québécoises sont non-beiges et viennent d’autres pays, les effets racisants et xénophobes de ce projet sont une forte probabilité. Nier l’intention de ce résultat n’en fera pas disparaitre magiquement les effets concrets produits non seulement par son application, mais avant, par la manière de poser le débat. En considérant les religions, l’islam, le voile et celles qui le portent, comme problèmes sociaux et obstacles au bon fonctionnement de l’État, ce débat légitime tous les dérapages auxquels nous assistons.

On est en train de dire à plusieurs catégories de citoyennes et citoyens qu’elles ne peuvent pas faire preuve de neutralité étatique si elles ou ils portent certains signes religieux. La transformation de ces signes en symboles négatifs qui violeraient une neutralité décrétée, en fondant un soupçon systématique de « biais », stigmatise des personnes et leurs croyances, bien au-delà du lieu de travail et y compris les croyant-e-s qui s’invisibilisent. Quels vices fondamentaux entacheraient alors le travail de ces personnes ? Faut-il alors réviser l’ensemble des actes administratifs, soins, enseignements accomplis depuis des décennies par des milliers de fonctionnaires dévoués portant croix, turban, kippa, voile catholique ou musulman ou esthétique etc.? Ce sont en général les actes et non l’apparence  qui sont jugés par les êtres humains, si l’on se revendique non-intégriste. À moins de faire croire que l’absence de signes religieux met à l’abri de l’arbitraire, et que l’exposition à l’arbitraire tiendrait au fait que des fonctionnaires conservent leurs droits fondamentaux. 

Quels ont été les effets sur les relations entre les communautés dans les pays où ce type de mesures a été adopté? Ont-elles rempli leurs objectifs? Quel effet cela a-t-il sur la perception qu’ont les musulmans des Occidentaux?

L’exemple français est souvent cité en exemple de courage politique pour les mesures d’interdiction récurrentes faites depuis trois décennies aux voiles et autres signes religieux avant tout musulmans dans l’enseignement, l’administration, et maintenant dans l’espace public. Rien ne permet d’affirmer que l’égalité hommes-femmes soit aujourd’hui plus respectée en France. Ce qui est bien démontré, c’est la progression d’une islamophobie sociale qui relaie celle de l’État colonial puis post-colonial et ses échecs sociaux. De plus en plus d’actes violents islamophobes sont commis contre des mosquées, cimetières, lieux et personnes musulmanes en France ; des discours de plus en plus stigmatisants sont proférés par les plus hauts responsables politiques et les médias de plus en plus consensuels, dans les logiques décrites plus haut.

Il faut mentionner aussi les banlieues-ghettos dans lesquelles sont entassées des centaines de milliers de personnes racisées, appauvries, isolées des services publics hormis la police, où les jeunes sont confrontés à des taux de chômage dépassant 40%, profilés et harcelés quotidiennement par une police de plus en plus militarisée et conçue comme luttant « contre un ennemi intérieur » bien souvent noir, arabe et musulman. C’est aussi cela l’exemple français « d’intégration des minorités », issu de deux siècles d’invasions, massacres et répressions coloniales si « lointains » qu’une loi de 2005 impose d’en célébrer la mystification. La chasse aux femmes portant le voile intégral dans l’espace public est maintenant légalisée, de même que l’exclusion des musulmanes voilées des écoles, et donc de l’éducation. Les responsables québécois importent ainsi des recettes démagogiques en cultivant l’ignorance de leur contexte violent et de leurs résultats.

Ce bel exemple français tant cité pour défendre le projet de charte montre régulièrement comment la laïcité et la cause des femmes sont aussi devenues des valeurs utilisées pour nourrir l’agenda xénophobe, raciste et islamophobe de la droite et l’extrême droite. Ceci force l’ensemble de l’échiquier politique à se repositionner autour de « valeurs » usurpées. La confusion entre laïcité étatique, neutralité religieuse et féminisme est permanente. On prétend « éduquer » des migrantes et des migrants aux rapports de sexe tout en niant tout paternalisme; libérer des femmes en les dévoilant ou les privant d’emploi; cibler des pratiques religieuses tout en se défendant de toute stigmatisation religieuse aux effets racisants; (se) faire croire que la nation est menacée par un nouveau danger tellement amalgamé qu’on ne sait plus qui menace ni comment.

 

Autres commentaires ou choses que tu aimerais partager avec nous, compte tenu de ton expertise en la matière?

La défense d’un tel projet est rejointe ici par un certain discours de migrants et migrantes, qui ont vécu une expérience d’oppression dans leur contexte musulman d’origine, en tant que membres de minorités chrétiennes et/ou en tant que femmes. Surgissent ainsi parfois dans les débats des éléments de la propagande dialectique imposée par la junte des généraux algériens, égyptiens, etc. qui opposerait des « gentils modérés laïcs » à des « musulmans fanatiques » insoignables qu’il faudrait éradiquer. Ces expériences d’oppression et ces traumatismes se retrouvent instrumentalisés au Québec dans le projet orientaliste de dénigrement de l’islam, de ses pratiquantes et pratiquants. Se trouve ici le problème de l’importation de conflits extérieurs et d’expériences traumatiques pour nourrir un agenda local aux enjeux, à l’historicité et aux acteurs différents. L’identité arabe et/ou musulmane et/ou féminine peut être sujette à toutes les manipulations symboliques lorsque l’expérience individuelle d’oppression est assénée péremptoirement pour clore tout débat et toute argumentation scientifique : c’est le danger de la fait-diversification, qui fait diversion hors de toute rationalité.

Le problème ici est qu’à nouveau, une expérience spécifique est causalement reliée, d’une manière générale, à une religion ainsi retirée de l’histoire : comme si le patriarcat avait besoin de l’islam pour s’imposer, comme si l’islam était doctrinalement définissable d’une part, et d’autre part définissable comme entièrement patriarcal, comme si toutes les pratiquantes de l’islam étaient victimes de patriarcat. Nous sommes condamné-e-s, spécialistes des sciences sociales, à réfuter inlassablement ces préjugés orientalistes qui ont d’autant plus de force quand ils sont véhiculés par des personnes se revendiquant d’une expérience victimaire indéniable – même si erronée dans son analyse et sa généralisation haineuse. Et quand ils constituent des discours prêts-à-penser réclamés par des prêt.e.s-à-entendre, dans un effet de loupe et de boucle proprement intégriste, c’est-à-dire enfermant soi et l’autre dans son texte supposé.

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