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La répression de la répression

« Le langage reflète les contrôles, mais surtout il devient lui-même un instrument de contrôle et cela au moment même où il ne transmet pas des ordres mais simplement de l’information… »

‒ Herbert Marcuse, L’homme unidimentionnel, 1964.

La répression policière n’existe pas. Il suffit de lire les journaux des dernières semaines pour le constater. Comme nous vous savons fort occupés à profiter de l’hiver qui généreusement se prolonge en grisaille, nous avons analysé pour vous quelque 500 articles traitants de « répression » qui ont été publiés au Québec dans les deux derniers mois. *

Premier constat : la répression, c’est le malheur des autres. Plus de 80 % des articles la nommant traitent de nouvelles étrangères : Égypte, Venezuela, Russie, Ukraine, Cambodge, Palestine, Soudan, Syrie, Haïti, Cuba… En ces pays éloignés, la répression existe : elle est nommée et traitée comme telle par l’ensemble des journalistes.

Deuxième constat : le ton change radicalement lorsqu’on parle du Québec. Le mot « répression », en fait, disparaît presque entièrement du vocabulaire. Ici, la répression est liée au « trafic de drogue » (Métro, 23 avril), au « braconnage » (Progrès-Écho, 4 avril), au « vol à l’étalage » (L’Informateur, Rivière-des-Prairies, 11 mars), au « téléchargement illégal » (Radio-Canada, 10 mars), à la censure d’un « guide de conduite » (L’Écho de Saint-Jean-sur-Richelieu, 9 avril), aux « poils » (La Presse, 23 avril), à la « masturbation » (JdeM, JdeQ et 24 h, 8 mars)… Sans oublier les larmes « réprimées »  par  François Gendron lors de son assermentation à l’Assemblée nationale (L’Information, Mont-Joli, 22 avril 2014).

La totalité des articles utilisant le terme « répression » ne parle pas des forces de l’ordre. Lorsque c’est exceptionnellement le cas, c’est parce que les journalistes donnent la parole à des manifestants (seulement à six reprises). La répression, ici, se retrouve entre des guillemets soulignant la subjectivité et la partialité des militants, comme ce fut le cas dans le compte rendu de la pétition revendiquant la démission de Marc Parent, signée par quelque 120 intellectuels (La Presse, 18 mars 2014) ; ou encore d’avocat, lorsqu’un juge rejette la contestation de manifestants arrêtés pour « entrave à la circulation » (JdeM, 23 avril)

Au final, aucun des articles ne traite de la « répression » comme d’un fait et non d’une opinion. Les journalistes lui préfèrent un mot plus juste et plus objectif : l’« interpellation ». Tous les articles traitants de répression utilisent ce mot. C’est ainsi qu’on a parlé, sur les ondes de TVA et de Radio-Canada, dans les pages du Journal de Montréal, du Journal de Québec, du Soleil, de La Presse, du 24 heures, du Devoir et de la Presse canadienne, des « 300 personnes interpelées » par la police de Montréal lors de la Manifestation annuelle contre la brutalité policière (15 mars 2014).

Au Québec, la répression — du moins dans sa déclinaison policière — n’existe pas.

Ici, on ne réprime pas : on « interpelle ».

On a de quoi se réjouir, non ?

Pour saisir l’ampleur du matraquage médiatique, et de l’impunité qui l’accompagne, il suffit de lire les textes du vice-président de l’Association des journalistes du Québec, Bryan Myles. Dans un article traitant des rassemblements entourant les finales de la coupe Stanley, le journaliste en chef ne questionne aucunement les propos de Ian Lafrenière, porte-parole du SPVM, qui affirme que des « mouvements militants radicaux » sont présents dans ces rassemblements et utilisent la « diversité des tactiques » pour faire du grabuge (Le Devoir, 17 avril). Ces propos auraient pourtant été contredits par n’importe quel observateur des mouvements sociaux un tantinet critique, mais Myles n’a donné la parole à aucun d’entre eux. Ces critiques auraient sans doute plombé son compte-rendu « objectif » des propos tenus « objectivement » par le SPVM, propos qui ont fait la première page du très rigoureux journal Le Devoir.

Autre fait intéressant : la police de Montréal, afin de bien dresser les journalistes couvrant les manifestations printanières — sans doute à propos des faits complexes que sont les « interpellations de masses », les « arrestations préventives » et les « cocktails Molotov » de plastique** — les ont invités à une séance d’information quelques jours avant le 15 mars 2013. Le résultat a certainement été bénéfique pour les forces de l’ordre, tel qu’en témoignent ces paroles captées sur le vif entre un caméraman et un journaliste de Radio-Canada lors de la manifestation du 15 mars dernier : « Ils veulent qu’on se tienne loin d’eux autres, c’est ça », dit le caméraman. « Oui, c’est correct. Regarde, on suit les consignes », répond le journaliste »***. Un peu plus loin, un journaliste indépendant (CUTV) avait l’ « audace » de faire son travail en filmant les arrestations de masse du haut d’un balcon. Il a même capté des images des policiers le menaçant d’arrestation s’il ne cessait pas immédiatement de filmer… Il a donc du poursuivre son travail de l’intérieur de la maison en braquant sa lentille sur une fenêtre adjacente.

Lorsque les chiens de garde du pouvoir s’alimentent ainsi à la même auge langagière et idéologique, on comprend un peu mieux pourquoi notre société digère aussi facilement la répression…

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* Cette petite recherche a été faite à l’aide du logiciel Eureka.cc qui compile l’ensemble des publications francophones du Québec. Nous avons simplement cherché les mots « répression », « réprimer » et « réprimé » pour les articles québécois publiés entre le 1er mars et le 27 avril 2014. Nous avons trouvé quelque 500 articles.

** Ce concept fort intéressant de « cocktails Molotov » de plastique a été inventé en 2002 par le fin stratège André Durocher, alors porte-parole du SPVM. Pour en savoir plus, lire : Francis Dupuis-Déri, «  Manifestation contre la répression policière – Un bilan qui n’a rien de positif », Le Devoir, 23 mars 2010, disponible ici : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/285511/manifestation-contre-la-repression-policiere-un-bilan-qui-n-a-rien-de-positif

*** Vous pouvez entendre ces propos un tantinet gênants pour la profession journalistique dans le court métrage « L’Étau » de Mario Jean, disponible au lien suivant :  Attention : ce court métrage comprend de nombreux propos démagogiques tenus par Marc-André Cyr, une espèce de socialiste libertaire démagogue et aux dents longues.