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Au service du terrorisme

Les attentats contre Charlie Hebdo feront parler d’eux encore longtemps… Face à une telle horreur, c’est bien normal.  Mais il y a fort à parier que cet événement fera également les choux gras des amis de la guerre et de la haine.

Comme vous l’avez sans doute remarqué, la droite a cette malheureuse tendance à se croire persécutée. Sa critique de la « rectitude politique », un terme inventé, justement, par les firmes de relations publiques conservatrices, en constitue un exemple éloquent. Des masculinistes dominés par les femmes aux libertariens persécutés par les syndicats en passant par les « pauvres » riches incompris et surimposés, la rhétorique est tout aussi pathétique que répandue. Cela, au fond, est inévitable : la droite défend les intérêts de la hiérarchie, des notables et des parvenus, on se demande bien comment elle pourrait convaincre de sa bonne foi si elle ne renversait pas ainsi les rapports de forces et de pouvoir.

La forme la plus pathétique de cette victimisation concerne sans aucun doute la question de l’Islam. Chaque fois que quelqu’un tente de borner le débat afin d’en éviter les dérapages racistes et xénophobes, la rhétorique de la victimisation reprend ses droits.  « Ben écoeuré de me faire traiter d’islamophobe à chaque fois que je condamne les islamistes. Ça va faire! », affirme avec l’éloquence qu’on lui connait Éric Duhaime (sur Facebook, 23 décembre). Djemila Benhabid, qui dit en avoir assez de cette « rectitude politique » et de ce « régime de terreur intellectuelle » qui refuse de défendre les « valeurs universelles » de notre civilisation (Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident, 2001). Et c’est sans oublier le fort nerveux et très agréable Mathieu Bock-Côté, qui, après avoir soutenu que l’islamophobie est « un concept  frauduleux » qui « permet de stigmatiser ceux qui critiquent l’islam », se demande « [s’] il est encore permis de réfléchir sans se faire coller une étiquette infamante?  [novembre 2013].

Il faudra un jour que des psychologues s’intéressent à ce pathos menant des personnalités publiques fort connues à se sentir persécutées… seules… et isolées.

En attendant, notons simplement que ce discours ne répond qu’à ses propres échos. Alors que la haine de l’autre n’a jamais été aussi en forme depuis les années 1930, que l’extrême droite gagne du terrain partout dans le monde, que les mesures de sécurité se multiplient à la vitesse grand V, que beaucoup de musulmans ne connaissent l’Occident que sous la forme des déportations, de la stigmatisation, de la dépossession et des bombes détruisant leurs villes et villages, la droite (et une certaine gauche molle) préfère considérer que c’est la tolérance et l’ouverture à l’autre qui constitue le problème, le « cheval de Troie de l’intégrisme » comme dirait Benhabib.

Il suffit pourtant d’un minimum d’honnêteté pour bien voir que personne en Occident ne soutient le terrorisme, que personne ne soutient l’intégrisme et que personne ne tolère l’extrémisme. On demanderait à ces pourfendeurs d’islamistes de nommer une seule preuve de ce supposé discours de « soutient de l’intolérable » qu’ils en seraient incapables, sinon en citant quelques imams inconnus et sans influence ou quelques anecdotes (en ce sens, le livre de Benhabib si haut nommé est fort éloquent, voire rassurant).

Personne, donc, ne répond au portrait du « collaborateur-épouvantail » concocté par les idéologues du repli.  Ce qui existe réellement, et ce qui choque les amis de la guerre, c’est une critique s’adressant à la fois à l’intégrisme islamiste et au chauvinisme  occidental. Ce qui les dérange, c’est qu’il existe encore des gens qui lient le terrorisme au contexte dans lequel il évolue, des gens qui, autrement dit, continuent de penser malgré l’horreur. Quels liens peut-on faire entre le terrorisme et le colonialisme, l’impérialisme ou la pauvreté? Est-ce que nos gouvernements ont encouragé ces extrémistes? Où les terroristes prennent-ils leurs armes? Comment faire pour colmater cette violence? Peut-on encourager le dialogue avec les islamistes modérés et les musulmans en général?

Cela ne déresponsabilise pas les auteurs de ces gestes extrêmes et barbares. Et cela ne les excuse aucunement. Encore une fois : personne n’a jamais dit cela. Prendre le temps d’analyser les causes historiques, économiques et politiques de ces attentats nous permettrait simplement de comprendre un peu mieux pourquoi ils ont lieu. De comprendre, entre autres, qu’Al-Qaïda est une création américaine, qu’Israël a encouragé le Hamas et que le terrorisme est un mode d’action adopté lorsque les solutions non-violentes sont impossibles ― ce qui nous donne une idée des solutions à mettre de l’avant. Analyser les causes du terrorisme nous mènerait aussi à voir qu’il est la plupart du temps issu de pays en guerre ou sous occupation étrangère, et qu’il est parfois toléré, voire encouragé et toujours instrumentalisé par les États occidentaux.

Bref, il faut en finir la dichotomie séparant radicalement les gentils (« nous », comme par hasard) et les méchants (« eux », les étrangers). Le terrorisme ne se situe pas en dehors de l’humanité. Il est une des manifestations, certes la plus brutale et la plus désespérée, de sa fragilité. Ceux qui tentent d’abattre ces phénomènes comme s’ils étaient des chiens enragés sortis de nulle part ne participent qu’à leur reproduction. Ces prévisibles et démagogiques réactions spasmodiques sont exactement celles que désirent les terroristes. Ils jouent sur leur terrain de prédilection, celui de la guerre et de la haine.

*

Terminons avec une citation de Tariq Ramadan, un philosophe et islamiste modéré que les ci-haut nommés condamnent sans nuance ni intelligence.

« Charlie Hebdo : NON! NON! NON!

Contrairement à ce qu’ont apparemment dit les assassins-criminels dans l’attentat des bureaux de Charlie Hebdo, ce n’est pas le Prophète qui a été vengé, c’est notre religion, nos valeurs et nos principes islamiques qui ont été trahis et souillés.
Une condamnation absolue et une colère profonde (saine et mille fois justifiée) contre cette horreur!!!
Qu’il me soit permis d’exprimer ici ma profonde sympathie et mes sincères condoléances aux familles des victimes. »