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Le pays frit du colonel PKP

À force de compromis, de manque de sens politique et de conformisme, les péquistes ont finalement réussi à repousser encore plus loin les frontières honorables de la bêtise. Non seulement ils ont aplati le projet de souveraineté au point d’en faire une plate galette sans saveur, mais ils ont fait de l’admiration de cette plate galette sans saveur la condition même d’adhésion à ce qu’ils osent encore appeler un « projet ».

Pour les péquistes, être progressiste, désormais, c’est se ranger derrière le colonel PKP. Autrement dit, pour être de gauche, il faut appuyer la droite.

La dégénérescence du PQ n’aurait pas été complète sans la venue d’un richissime héritier à la tête du parti. PKP le grand boss ami des travailleurs. PKP le libertarien social-démocrate… PKP le riche héritier magnat de la presse combattant pour la liberté… PKP qui a fait passer les radios poubelles au grand salon médiatique dans les pages de ses journaux et sur les ondes de ses stations… PKP la victime de Gesca… PKP le fils de l’autre…

Ouvrir les veines de la transformation sociale et culturelle entamée par la Révolution tranquille, ce n’était manifestement pas assez. Il fallait que ça saigne encore. La gauche péquiste adore pisser le sang. Elle en redemandait.

Bienvenue dans le frénétique univers du nationalisme petit-bourgeois.

FLQ

« Faites vous-mêmes votre révolution dans vos quartiers, dans vos milieux de travail. Et si vous ne le faites pas vous-mêmes, d’autres usurpateurs technocrates ou autres remplaceront la poignée de fumeurs de cigares que nous connaissons maintenant et tout sera à refaire »

 ― Manifeste du FLQ, 1970.

L’ancien felquiste et rédacteur du Manifeste de 1970, Jacques Lanctôt, se porte à la défense de son patron et des lock-outs qu’il a décrétés.  Selon cet admirateur de Cuba, le débat de la course à la succession aurait dû prendre fin il y a longtemps au profit de PKP. Pas besoin de démocratie ou de discussions. Il y a urgence. Il faut faire un pays [Canoë, 23 mars 2014].

RIN

« […] ils s’apercevront bientôt qu’on n’achète pas longtemps tout un peuple qui aspire à la prospérité et à la liberté pour tous ses fils et non pour une minorité de petits bourgeois, plus soucieux de leur niveau de vie que de l’épanouissement complet de la nation québécoise »

― Andrée Ferretti, Partis Pris, 1968.

Andrée Ferretti, ancienne militante de la gauche du RIN, elle qui a affronté tour à tour Pierre Bourgault et René Lévesque afin d’éviter les virages à droite au sein du mouvement indépendantiste québécois, soutient désormais que le colonel PKP est un « homme de gauche » qui, en «  défendant  Quebecor […] participe objectivement aux efforts actuellement déployés dans le monde contre les visées des entreprises oligopoles » [Indépendantes.Québec, 11 mai 2015].

Celle qui voulait d’un pays libre et égalitaire sacrifie désormais la liberté et l’égalité au nom d’une conception fort abstraite de la nation. Elle veut désormais un chef d’État patron d’un oligopole pour « nous » protéger des… oligopoles.

Les artistes

« Qu’est-ce qui nous reste encore
Qu’on leur a pas donné?
J’leur donnerais c’qu’y voudraient
Pour enfin avoir la paix »

― Paul Piché, Les pleins.

Quittant son feu de camp pour nous entretenir de politique, Paul Piché affirme que PKP est le seul qui puisse faire aboutir ses « batailles » pour la justice sociale.  Que l’empire Quebecor se mobilise violemment pour contrer toutes les « causes de justice sociale, de protection de l’environnement, de luttes syndicales ouvrières ou étudiantes » qu’il met de l’avant ne semble pas le gêner. Bien au contraire. Car la « première » des causes  est bien entendu celle de « faire du Québec un pays » [Le Devoir, 12 mai 2015].

Celui qui voulait d’un pays pour changer la société enterre désormais sa volonté de changer la société au nom du pays.

« Y’a pas grand-chose dans l’ciel à soir ? ». Effectivement…

« A-pi-dla-da-a-pi-di-dla-da-pi-dla-da ? ». Pas certain, mon Paul, pas certain pantoute.

Inutile de prolonger le supplice. Lanctôt, Ferretti et Piché, auxquels on pourrait ajouter Armand Vaillancourt, Lise Payette, Xavier Dolan et Pierre Foglia disent tous la même chose. Au nom du progressisme, il faut laisser tomber le… progressisme. La souveraineté serait un projet « en soi ». À partir de ce principe, il est possible, justement, de la vider de tout potentiel de changement sans rencontrer trop de problèmes.

Vous les suivez?

Nous non plus.

Mais peu importe : il y a « urgence »! Avec la souveraineté du colonel, il ne sera plus question de se soumettre aux dictats du Canada anglais.  Fini le temps où « eux » décidaient pour « nous ». Nous aurons désormais nos impératifs néolibéraux, notre classe dirigeante, notre pollution, nos lois antisyndicales, notre répression, notre capital, nos monopoles, notre soumission, notre jaunisme, notre exploitation, notre médiocrité…

Pourquoi être abusé, berné, exploité, manipulé, charrié, entourloupé, fiché et matraqué par le Canada anglais alors qu’on pourrait très bien être abusé, berné, exploité, manipulé, charrié, entourloupé, fiché et matraqué par des gens bien de chez nous?

On pourrait même faire ça en joual pour plaire aux purs et durs.

Vous imaginez le changement?

Coalition?

Nationalistes de droite et autres patroneux larbins du même acabit prétendent que la venue du riche héritier à la tête du parti incarnera le retour de la grande coalition nationale qu’était le PQ.

Le PQ, une coalition entre la gauche et la droite? Immense mensonge que celui-là. Et qui pourtant fait mouche. Comme si la droite n’était pas depuis des décennies à la direction du parti. Comme si les règnes de Lucien Bouchard, de Bernard Landry et de Pauline Marois avaient été des régimes de gauche. Déficit zéro, diminution des impôts des grandes entreprises, lois spéciales antisyndicales, privatisations, politiques antidémocratiques, coupures dans les programmes sociaux, coupures dans les soins de santé, coupures dans les cours de francisation, mise de l’avant du repli identitaire …

En fait, pour être honnête, il existe effectivement une coalition gauche-droite au PQ. Elle ne s’articule toutefois pas horizontalement, mais verticalement. Elle sépare la base de la direction. Cette dernière gouverne à droite en appuyant sa légitimité sur le vernis mille fois terni de la base militante progressiste, elle qui en redemande docilement à chaque élection, à chaque congrès, à chaque génération.

À force de vider le projet de son contenu émancipateur, les péquistes ont fini par faire de l’absence de projet une condition d’adhésion à leur « non-projet ». Pathétique serait un mot trop faible. Trahison passerait également à côté du vrai problème. C’est dans les sphères les plus obscures de la théologie qu’il faut se rendre afin de saisir de telles prises de position. Car c’est bel et bien d’idolâtrie, de messianisme et de conscience malheureuse dont il s’agit.

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« Les nationalistes pardonneront les pires turpitudes au PQ. Ils sont prêts à oublier qu’il existe une différence énorme entre le nationalisme et une véritable libération nationale. Raison pour laquelle j’ai toujours été contre ces « nationaleux » qui voulaient sauver la langue et laisser crever ceux qui la parlent »

‒ Michel Chartrand, 1977

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